«Émonder et sauver l’arbre»: aux sources de notre laïcité

Pour Yvan Lamonde, la démarche de Blain éclaire l’évolution intellectuelle québécoise entre l’intempestif manifeste «Refus global» et la Révolution tranquille, plus posée.
Photo: Norbert Robitaille Pour Yvan Lamonde, la démarche de Blain éclaire l’évolution intellectuelle québécoise entre l’intempestif manifeste «Refus global» et la Révolution tranquille, plus posée.

En 1948, le jeune laïciste d’ici Maurice Blain ose envoyer un de ses articles estudiantins à son idole, l’écrivain français André Gide, Prix Nobel de littérature. Surprise ! Celui-ci lui répond : « L’admirable c’est que votre texte paraisse dans une revue de Montréal. Vous savez, mieux encore que moi, combien le Canada français me restait fermé et s’était déclaré hostile à ce qu’il considérait une très néfaste influence ; celle de mes écrits… »

Le Montréalais Maurice Blain (1925-1996), penseur méconnu de la laïcité, à qui l’historien Yvan Lamonde consacre l’essai Émonder et sauver l’arbre, a, explique l’auteur, « émondé l’arbre du passé québécois assez radicalement », mais, précise-t-il, « sans l’abattre ». Pour lui, la démarche de Blain éclaire l’évolution intellectuelle entre l’intempestif manifeste Refus global (1948), de Paul-Émile Borduas, et la Révolution tranquille des années 1960, plus posée.

Elle montre que la Loi sur la laïcité de l’État, adoptée par Québec en 2019, reste le fruit d’un cheminement lent et tortueux. Blain, qui a choisi le notariat comme profession, exprime en particulier la méthode et la prudence de ce cheminement. Selon lui, le catholicisme québécois, sclérosé, demeurait étranger à l’effort de recherche et à la liberté de l’esprit. Il écrit : « Après trois siècles d’intégrisme, nous n’avons pas commencé de faire une histoire laïque des idées. »

Lamonde a la perspicacité de souligner que, pour Blain, le Québec est coincé entre une admiration trop facile de la France et une inexcusable méconnaissance littéraire de son propre continent : l’Amérique. Le notaire montréalais le résumait avec acuité dès 1952 : « Notre extrême dénuement spirituel nous place à la rencontre de la redoutable Amérique, c’est-à-dire de nous-mêmes. »

La laïcité, à cause du pluralisme culturel et de la diversité des sensibilités continentales qu’elle suppose, doit, à ses yeux, nous élever au-dessus du particularisme d’une religion ou d’une vision du monde. Pour lui, elle « est tout simplement le consentement du citoyen, croyant ou incroyant, à l’arbitrage garanti et institutionnalisé, par l’État, entre l’Église et la nation, de deux libertés indissociables, la liberté intérieure de l’acte de foi et la liberté civile de religion ».

Pour concrétiser cela, on fonde à Montréal le Mouvement laïque de langue française (1961-1969), dont Blain sera le premier président avant sa démission du poste en 1963 et son éloignement du combat pour la laïcité qu’il trouve alors trop radical. Il rejette l’élargissement sociopolitique que les écrivains Jacques Godbout et Pierre Maheu donnent à la lutte.

Lamonde constate, comme à regret, la « détermination » de Blain « à ne pas emboîter le pas au nationalisme, y compris indépendantiste ». La laïcité seule n’assurerait pas, hélas, la libération totale !

Extrait d’«Émonder et sauver l’arbre»

Les dernières positions prises par Blain ont étonné ses « camarades de combat » et ont pu surprendre ses lecteurs d’hier et d’aujourd’hui. Pourquoi n’a-t-il pas suivi Godbout et Maheu ? Pourquoi ne pas exiger la laïcité pour tous ? Comment penser que déconfessionnalisation est laïcité ? Blain, qui perçoit l’essoufflement social et le ressac politique du moment, estime peut-être que le possible et le faisable ont été atteints et qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.


Émonder et sauver l’arbre

★★★ 1/2

Yvan Lamonde, Leméac, Montréal, 2021, 168 pages



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