La lumière de Marie Uguay

Image tirée du documentaire Marie Uguay de Jean-Claude Labrecque sorti en 1982
Photo: Office national du film du Canada Image tirée du documentaire Marie Uguay de Jean-Claude Labrecque sorti en 1982

« C’est une œuvre qui est lumineuse, malgré tout ce qui a pu lui arriver à elle », confie de sa voix douce le « gardien du jardin » de Marie Uguay, celui qui a été son amoureux jusqu’à la toute fin, le photographe Stéphan Kovacs. Il y a maintenant près de 40 ans, le 26 octobre 1981, que la poète était emportée par un cancer des os, à l’âge de 26 ans. Elle laissait derrière elle une œuvre brève d’à peine trois recueils —Signe et rumeur (1976), L’outre-vie(1979) et Autoportraits (1982) —, mais témoignant déjà d’une vaste connaissance du monde, indissociable des nombreuses heures d’attention patiente et sensible qu’elle aura consacrées à sa vie intérieure.

Son Journal, des textes d’une vérité ardente sélectionnés par M. Kovacs parmi ses cahiers, permettra, lors de sa publication en 2006, un accès privilégié à une pensée intime de ce que l’existence a de plus pénible, bien que jamais fataliste.

« Lumineuse », le mot tombe sous le sens, mais étonne aussi, tant l’œuvre de Marie Uguay semble constamment tiraillée entre la douleur du corps ou de l’impossibilité de réellement entrer en contact avec l’autre, et une forme de foi inaltérable en ce que cette douleur trouve sa résolution. La maladie est une bien mauvaise muse, expliquait-elle au journaliste Jean Royer, dans le magnifique portrait documentaire, tout simplement intitulé Marie Uguay, que signait Jean-Claude Labrecque en 1982. « Quand l’angoisse atteint un certain niveau, un niveau presque intolérable, ça me remplit de silence. C’est comme s’il n’y avait plus rien à dire. »

Certains passages de son Journal montrent néanmoins une Marie Uguay qui ne cesse d’avoir soif de poèmes. « Ciel plus ardent ce matin dans l’intense pérégrination des projets. Je pense à mon rapport avec la langue, l’écriture. À ce grand amour qui transforme la morne quotidienneté. Une seule passion grandit. Il y a tant de bleu partout pour me rendre heureuse, du bleu frais translucide à profusion qui bavarde utilement », écrivait-elle le 8 août 1980.

« Je parle de lumière, parce qu’elle avait toujours l’espoir de quelque chose de mieux, d’arriver à dépasser ce qu’elle vivait, se rappelle Stéphan Kovacs. Pour moi, quelque chose de rigoureux comme sa poésie, parce qu’elle était très rigoureuse dans son écriture, c’est quelque chose de lumineux, parce que ça amène à la beauté. »

Désir et détresse

Quelque part entre plénitude et souffrance, l’amour aura été le grand sujet de Marie Uguay. Amour de la poésie, amour d’un homme, amour du paysage et de ce qui l’entoure. « [E]t n’était-ce pas l’été / que ce même long / éclatement du jour / à l’orée de nous », écrit-elle, le cœur gonflé, dans Signe et rumeur, son seul livre créé avant le cancer. Puis déjà, dans le fragment suivant, la quête prend un tour plus angoissé : « au soleil de cinq heures / cette concordance entre / chaque mot et une partie / du rêve que nous cherchons / avec assiduité et détresse ».

« On ne peut pas dire que dans ses poèmes, le désir amoureux est toujours auréolé de lumière », observe l’écrivaine Ariane Bessette (La crue, Les heures parallèles), qui consacrait son mémoire de maîtrise au Journal de Marie Uguay. « Le désir amoureux en général, sa passion pour son médecin notamment, stimule son imagination, la maintient en vie jusqu’à un certain point, mais ce n’est vraiment pas simple. »

Je parle de lumière, parce qu’elle avait toujours l’espoir de quelque chose de mieux, d’arriver à dépasser ce qu’elle vivait.

« Ma poésie chercheuse », écrivait Marie Uguay, résumant ainsi son rapport à la création. « Le désir est omniprésent dans ses poèmes, mais c’est un désir très large de se connaître et d’écrire, poursuit Ariane Bessette. Pour elle, le poème, c’est un élan. Plus elle avance dans l’écriture, moins le poème est facile à aller chercher. Ça va contre l’idée romantique de l’inspiration qui vient naturellement. Le poème se tient à une certaine distance et elle doit aller vers lui. »

Si la poésie de Marie Uguay s’incarne dans le corps, il ne s’agit pas d’un corps complètement libre. Amputée d’une jambe en 1977, la poète se demande, comme le souligne Ariane Bessette, « si elle sera encore désirable, alors qu’elle était à peine au début de la vingtaine ».

« Avant j’aimais tendre les bras, recevoir et donner », écrivait-elle le 18 juillet 1980. « J’aimerais retrouver la constance primesautière de ma sensualité. Maintenant, dans ma prison de chair, dans ma prison d’imagination, j’aime et n’ose aucun geste. »

Sa poésie et son journal ont grandement aidé l’écrivaine et femme trans Gabrielle Boulianne-Tremblay à aiguiser son regard sur la nature, mais aussi sur son propre corps, au moment où elle amorçait sa transition de genre, se souvient-elle. « Elle mettait des mots sur le sentiment que j’avais moi aussi d’être prisonnière de mon corps, puis d’avoir un corps moins désirable. C’est comme si elle m’avait lancé une bouée pour mettre des mots sur mon inconfort de ne pas correspondre à un idéal de beauté ou, entre guillemets, de ne pas correspondre à la norme. »

L’autrice du roman La fille d’elle-même se reconnaît tout particulièrement dans ce qu’elle appelle « la mélancolie heureuse » de Marie Uguay. « Pour moi, la lumière chez elle se situe dans son désir obstiné d’en voir, de la lumière. »

Jeunesse éternelle

En marge des courants poétiques majeurs de son époque — de la contre-culture et du formalisme, par exemple —, Marie Uguay aura plutôt préconisé la sobriété d’une langue relativement simple, mais précise, dense, mais limpide, distillant une forme de sagesse certainement propre à sa maladie, mais aussi à cette gravité qui accompagne parfois la jeunesse. « Même s’il y avait une grande maturité chez elle, j’ai l’impression que c’est beaucoup grâce à sa jeunesse qu’on la lit encore. L’héritage de Marie Uguay, c’est sa jeunesse », pense Stéphan Kovacs.

« Ça me fait tout drôle de parler d’elle, parce que moi, je m’en vais vers la vieillesse, alors qu’elle, elle demeure éternellement jeune », poursuit l’artiste, aujourd’hui âgé de 67 ans. Ses photographies, qui accompagnaient l’édition originale de L’outre-vie, sont présentées jusqu’au 21 novembre à l’occasion d’une exposition du même nom, à la Maison de la littérature de Québec. « Je vous parlais de lumière, mais ce n’était pas facile tout le temps, sa maladie. C’était difficile pour le jeune homme que j’étais d’avoir à ses côtés quelqu’un qu’on aime et qui dépérit. C’est toujours douloureux quand je repense à elle. Il y a une certaine joie de la savoir lue, mais c’est quand même difficile. »

Puis, cette confidence : « Vous savez, on n’a jamais parlé de la mort ensemble. On n’a jamais parlé de sa finitude. Pourtant, elle était latente, elle était présente. Mais c’est quelque chose qu’on n’a jamais abordé. » Ils préféraient tous les deux rester du côté de la vie, pendant qu’elle y était. Elle y est encore, d’une certaine manière, grâce à ses livres. « Il n’a toujours été question que de vivre, quoi. »
 

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