Les médias québécois parlent-ils trop de politique américaine?

Tout est parti d’un simple constat des autrices: l’explosion des demandes d’entrevue médiatique sur la mécanique politique des États-Unis et le quotidien rocambolesque de l’ex-président Donald Trump pendant la campagne présidentielle américaine de 2020.
Photo: Ben Gray Associated Press Tout est parti d’un simple constat des autrices: l’explosion des demandes d’entrevue médiatique sur la mécanique politique des États-Unis et le quotidien rocambolesque de l’ex-président Donald Trump pendant la campagne présidentielle américaine de 2020.

Les Québécois n’ont jamais autant suivi les élections américaines que celles de 2020. Il faut dire que les médias ont multiplié les émissions spéciales, les chroniques et les analyses ces dernières années, sans rien rater des frasques de Donald Trump, quitte à délaisser des nouvelles locales. En ont-ils justement trop fait ?

C’est la question au cœur du livre La Maison-Blanche vue du Québec, qui arrivera dans les librairies québécoises jeudi. Cosigné par Karine Prémont et Marie-Ève Carignan, respectivement professeures en politique appliquée et en communication à l’Université de Sherbrooke, l’ouvrage décortique l’intérêt des Québécois pour la politique américaine et revient sur l’évolution de la couverture qu’en font les médias d’ici.

Tout est parti d’un simple constat des deux autrices : l’explosion des demandes d’entrevue médiatique sur la mécanique politique des États-Unis et le quotidien rocambolesque du président Trump.

Les Québécois étaient-ils vraiment assoiffés d’actualités américaines, ou était-ce plutôt le fruit d’une fascination des reporters pour ce personnage hors de l’ordinaire ?

Pour trouver des réponses, les professeures ont mené des entrevues avec une centaine de professionnels des médias et de spécialistes de la politique américaine et des communications.

Éclipse

Premier constat : la place accordée à la politique américaine dans les médias québécois a bondi lorsque Donald Trump a brigué la Maison-Blanche en 2016.

Plusieurs chroniques ont par exemple fait leur apparition sur les grandes chaînes d’information, à la radio ou dans les journaux. Les couvertures spéciales lors des débats, des investitures et des soirées électorales ont également pris une ampleur inégalée jusqu’alors.

Les experts interrogés dans l’essai confirment avoir été de plus en plus sollicités par les médias. L’ex-président attirait l’attention avec ses tweets rageurs et ses déclarations incendiaires, qui ont été largement rapportés et analysés. À outrance parfois — de l’avis de plusieurs —, et aussi au détriment de nouvelles locales importantes. Karine Prémont donne l’exemple des courses à la chefferie du Parti conservateur du Canada et du Parti québécois, quasiment passées sous silence en 2020.

Pourquoi alors couvrir chaque coup d’éclat du milliardaire républicain ? Reprenant les mots de plusieurs intervenants interrogés, Mme Prémont décrit Donald Trump comme « la tempête parfaite ». « Il y avait une espèce d’intrigue tout au long de l’élection et durant sa présidence pour voir jusqu’où il irait. On suivait ça comme un soap opera », explique-t-elle.

Les professionnels des médias lui ont d’ailleurs confié avoir conscience de la place « exagérée » accordée au personnage dans l’espace médiatique, dit-elle, mais beaucoup jugent ne pas avoir eu le choix d’en parler autant. « Si notre couverture de Trump a nécessairement été exagérée, c’est parce que le personnage était complètement disproportionné », commente le journaliste à Radio-Canada Gérald Fillion dans l’ouvrage. « Difficile de ne pas le couvrir comme un spectacle, d’autant plus que c’était exactement ce qu’il offrait », renchérit son collègue Michel C. Auger.

Et le spectacle, bien sûr, ça fait vendre. « Quand on parlait de Trump, c’était payant, les médias avaient de la visibilité, ils avaient des clics, ils vendaient des copies, résume en entrevue Karine Prémont. Pour nous aussi, les experts, c’était profitable. Quand on va parler de Trump à la télévision ou à la radio, il y a des gens qui nous écoutent, qui nous écrivent, qui nous découvrent. »

Sous le vernis

Mais c’est justement parce que l’ex-président américain repoussait constamment les limites et suscitait de réelles craintes au Québec qu’il fallait autant en parler, notent les deux autrices.

« S’il y a un côté positif à Trump, c’est qu’il nous a forcés à creuser cette société américaine, à gratter le vernis pour voir ce qui s’y passait. Pas qu’on ne le faisait pas avant, mais soudainement, c’est devenu plus pressant de le faire », leur a notamment confié le journaliste de Radio-Canada Janic Tremblay.

« Tout est dans la manière, dans le dosage, croit la professeure Prémont. Ce qui ressort de nos entrevues, c’est qu’il faut faire la distinction entre ce qui est intéressant et ce qui est important. J’ai pas l’impression qu’on l’a toujours bien fait, à la fois les spécialistes et les journalistes. […] On était tellement noyés d’informations qu’on n’était plus capables de faire la part des choses. »

Et les journalistes interrogés en ont bien conscience, ajoute-t-elle. Ils rencontrent toutefois des défis de taille : manque de ressources, de temps ou d’accès aux sources d’information aux États-Unis pour pouvoir se détacher des tweets de Donald Trump et faire davantage de reportages sur le terrain à travers les États-Unis.

Ce qui ressort de nos entrevues, c’est qu’il faut faire la distinction entre ce qui est intéressant et ce qui est important. J’ai pas l’impression qu’on l’a toujours bien fait, à la fois les spécialistes et les journalistes.

 

C’est pourtant « la meilleure façon de prendre directement le pouls des électeurs américains pour [...] comprendre la nature des enjeux et des problèmes qui sous-tendent leurs choix politiques ».

Maintenant que Donald Trump est parti, remplacé dans le Bureau ovale par Joe Biden en janvier 2021, Karine Prémont constate une baisse des demandes d’entrevue d’environ 95 %. Mais cette accalmie pourrait être de courte durée : il suffirait d’un retour de M. Trump ou l’entrée en jeu d’un candidat tout aussi polarisant pour que les spécialistes replongent dans le même scénario.

 

La Maison blanche vue du Québec

Karine Prémont et Marie-Ève Carignan, les éditions La Presse, Montréal, 2021, 256 pages

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