«L’espion du Kremlin»: Jean-Louis Gagnon au pays de Maurice Duplessis

Cigarette à la main, au micro de CKAC,  Jean-Louis  Gagnon pose  en avril 1945.
Conrad Poirier BAnQ Cigarette à la main, au micro de CKAC, Jean-Louis Gagnon pose en avril 1945.

L’air un peu renfrogné, un visage long que l’âge avait rendu plus rond, le verre de scotch vissé à la main, parlant de haut avec un air de corbeau : ainsi apparaissait à ceux qui le croisaient, au bar d’un grand hôtel comme ailleurs, le journaliste Jean-Louis Gagnon au soir de sa vie. Fondateur de journaux, directeur de plusieurs, homme de radio, correspondant de guerre, lié de près au monde politique, il avait résisté jusque devant les tribunaux, dans les années 1950, aux foudres et au fiel de Maurice Duplessis, avant de poursuivre une carrière dorée bordée par des amitiés libérales.

Une première biographie de Jean-Louis Gagnon vient de paraître. L’espion du Kremlin est le fruit du travail de l’historien Yves Lavertu. Le livre se structure autour du mauvais sort que le régime Duplessis tente de faire à ce personnage rondouillard et haut en couleur qui parlait avec une bouche empruntée au derrière des poules.

« Pour Maurice Duplessis, toute pensée qui n’est pas de la bouillie pour les chats et qui s’exprime autrement que sous la forme d’un calembour sent le communisme à plein nez », affirme Jean-Louis Gagnon en 1954 à propos du premier ministre. Le journaliste fut ainsi promptement réduit à devoir expliquer les accointances qu’on lui prêtait sans base réelle avec des communistes, sans même que personne daigne discuter le fond de ses idées, rappelle l’historien Lavertu. Des pamphlets furent imprimés à grands frais contre lui par l’Union nationale et distribués dans la population. Gagnon finira par intenter une retentissante poursuite contre Duplessis lui-même, ainsi que contre l’ancien maire Camillien Houde et quelques autres figures conservatrices.

Des priorités électoralistes

Comment s’étonner de constater que Jean-Louis Gagnon fut un des premiers à évoquer, au sujet du régime Duplessis, l’expression de « Grande Noirceur » ? Le terme, fort de café, n’en était pas moins justifié par plusieurs éléments à charge, soutenait le journaliste.

À ceux qui, comme lui, entendaient remettre en question l’arbitraire dont Duplessis usait pour imposer sans vergogne ses politiques, « le cheuf » réservait d’ailleurs un chien de sa chienne.

En 1956, dans l’orgie de publicité qui préside à la réélection de l’Union nationale, un visiteur de passage, l’abbé Pierre, observe n’avoir jamais vu des sommes aussi considérables consacrées à de la propagande politique plutôt qu’au bien-être des citoyens, rapporte l’historien Yves Lavertu. Deux millions de tracts sont alors distribués par les hommes de l’Union nationale afin de détruire Jean-Louis Gagnon. Une descente de police finira par être autorisée dans des locaux de l’Union nationale, situés dans un immeuble appartenant aux Sulpiciens. Là, les agents repèrent des tracts diffamatoires imprimés à l’encontre de Jean-Louis Gagnon : il y est présenté comme un « penseur libéral-communiste ».

Le journaliste avait déjà noté, dans les pages du Canada nouveau, que le sénateur américain Joseph McCarthy, connu pour sa chasse aux sorcières, n’avait pas inventé la pratique dangereuse de la culpabilité par association puisque « Maurice Duplessis y avait pensé avant lui ».

D’abord un fasciste

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour voir en Jean-Louis Gagnon un homme du Kremlin ou un rouge au service du stalinisme, il faut oublier qu’il fut d’abord pétri dans les marges d’une pensée radicale de droite, rappelle l’historien Yves Lavertu.

Collaborateur de La Nation de Paul Bouchard avant d’en être exclu, Gagnon est un ardent défenseur des régimes autoritaires et des dictatures fascistes européennes. Il se porte plus d’une fois à la défense de tels régimes, allant même jusqu’à préconiser, comme voie d’avenir pour le Canada français, une sorte de dictateur providentiel local qui aurait plus ou moins la stature d’un Duce.

Habité par certaines idées de Lionel Groulx, Jean-Louis Gagnon se nourrit aussi, au cours des années 1930, de la prose enflammée des antidémocrates et des royalistes du mouvement de l’Action française des Charles Maurras, Jacques Bainville et Léon Daudet. Dans Vivre, l’imprimé qu’il fonde à cette époque, il défend les enflures pétaradantes de la droite la plus corrosive et fait l’éloge de la démagogie.

Le journaliste soutient les élucubrations identitaires des régimes dictatoriaux européens professées au nom de rien de moins que la civilisation. Il en appelle sur cette base, pour le Canada français, à la création d’« un État libre et fasciste » appuyé sur le fantasme d’une l’histoire humaine arquée sur des concepts de pureté culturelle. « Il nous faut retourner aux sources méditerranéennes et latines d’où nous sommes sortis », écrit Jean-Louis Gagnon avant la guerre, faisant l’impasse sur toutes les autres influences dont une société moderne se trouve forcément pétrie. Sur cette route, il se prend les pieds dans des libelles qui le conduisent devant les tribunaux. À Granby, devenu rédacteur en chef de La Voix de l’Est, il en est vite chassé par un clergé qui ne le juge pas assez docile.

Auteur, après la guerre, de nouvelles dont le titre serait sans doute mal accueilli aujourd’hui, ce polémiste dans l’âme avait d’abord été formé auprès du pamphlétaire Olivar Asselin. Il fait son miel des lectures de Victor Barbeau, le fondateur de la très conservatrice Académie canadienne-française, où il finira par être accueilli en 1963.

Changement de cap

Homme d’abord attaché à une droite sulfureuse, Jean-Louis Gagnon pivota-t-il, après la guerre, à 180 degrés pour se retrouver à la solde de Moscou ?

En 1950, Georges-Émile Lapalme accède la direction du Parti libéral. Il demande au journaliste, dont il apprécie l’énergie et l’intelligence, de lui expliquer ce qu’il entend par « justice sociale ». C’est le début d’une étroite collaboration entre les deux hommes, rapporte l’historien Yves Lavertu. Si bien que le chef libéral, dans un discours prononcé le 4 novembre 1950, affirme reprendre les propos de Gagnon pour expliquer les positions sociales qu’il fait siennes désormais.

De quoi parle-t-il ? De pauvreté, d’inégalité, des politiques anti-ouvrières, des effets délétères de la mentalité conservatrice, du droit d’association bafoué, de la maigreur du salaire minimum, de la nécessité des pensions de vieillesse et du soutien aux « mères nécessiteuses ». Tout comme Jean-Louis Gagnon, il se veut réformiste.

Après avoir été correspondant au Canada pour l’Agence France-Presse, Jean-Louis Gagnon était parti travailler au Brésil. À son retour, on l’entend de plus en plus à la radio. Il se retrouve à la tête de journaux. Il fonde chemin faisant une revue littéraire, les Écrits du Canada français, connue désormais sous le nom Les Écrits. À la fin des années 1950, il devient rédacteur en chef de La Presse, avant de remplacer son homologue du Devoir, André Laurendeau, à la codirection de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Là, il a la tâche de boucler des travaux que finira par tabletter son ami Pierre Elliott Trudeau. Entre-temps, Jean-Louis Gagnon avait lancé à Montréal un quotidien, le Nouveau Journal, qui s’écrasera au bout de quelques mois.

Au crépuscule de sa vie, Jean-Louis Gagnon était auréolé de la notabilité d’un pilier de sa profession. Sa vie était faite. Il avait été ambassadeur de l’UNESCO, puis à la tête de diverses organisations paragouvernementales. Il portait son complet gris comme s’il s’agissait d’une seconde peau. C’était bien longtemps après que le régime de l’Union nationale se fut employé, par tous les moyens, à le perdre de réputation. Maurice Duplessis, il le croyait désormais à la poubelle de l’histoire, même s’il se méfiait qu’on puisse envisager un jour, par quelque aveuglement, que ses vieilles manœuvres électoralistes aient eu quelque chose qui puisse être confondu avec de la grandeur.

 

L’espion du Kremlin. L’affaire Jean-Louis Gagnon

Yves Lavertu, YL Éditeur, Montréal, 2021, 308 pages

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