Nicholas Giguère en orbite avec David Bowie

En pillant  sans vergogne culture pop  et culture savante, Nicholas Giguère élabore ainsi une œuvre warholienne dans laquelle Baudelaire et Billy Ray Cyrus, Martine St-Clair et Diderot, Meat Loaf et René-Daniel Dubois dialoguent.
Marie-France Coallier Le Devoir En pillant sans vergogne culture pop et culture savante, Nicholas Giguère élabore ainsi une œuvre warholienne dans laquelle Baudelaire et Billy Ray Cyrus, Martine St-Clair et Diderot, Meat Loaf et René-Daniel Dubois dialoguent.

Comme pour tant de jeunes ostracisés, la bibliothèque de son école secondaire a été pour Nicholas Giguère un refuge, enclave de silence à l’abri de tous les quolibets qu’il essuyait partout ailleurs. Dans le minuscule rayon consacré à la musique , des biographies de Prince, Freddie Mercury et David Bowie, sorte de Sainte Trinité d’une masculinité rock se jouant de tous les archétypes virils, trois indispensables émissaires qui continuent à ce jour de consoler les marginaux de partout sur la planète : oui, il existe un monde où leur différence n’est pas un vice de fabrication, mais bien un badge d’honneur. Oui, il vous sera possible d’être le héros de votre propre vie, et pas seulement que le temps d’une journée.

Le Club Columbia dépose bientôt dans la boîte aux lettres de la maison familiale, en Beauce, deux compilations regroupant les meilleures chansons de l’interprète de Ziggy Stardust. « Peut-être encore plus que dans la littérature, qui était très hétérocentrée, Bowie m’a offert une porte d’accès sur un univers plus déjanté, plus libre », confie celui qui racontait très explicitement une sexualité à la fois triste et trépidante dans Queues et Quelqu’un (Hamac, 2017 et 2018).

Flamboyant, androgyne, excessif, sans cesse à la recherche d’un nouvel alter ego lui permettant de mieux se révéler ; Bowie faisait un coming out bisexuel en 1972, une déclaration que ses exégètes ont parfois attribué à un simple désir de mettre en exergue la pudibonderie occidentale, mais qui agira, peu importe, comme un baume chez beaucoup de jeunes membres des communautés LGBTQ, ou plus largement chez ceux et celles qui rejetaient le rôle que leur attribuait la société. « Bowie m’a montré qu’on pouvait exister autrement, qu’on s’exposait peut-être à l’opprobre et au jugement, mais qu’on pouvait garder la tête hors de l’eau en étant ce qu’on était. »

Une vingtaine d’années après cette épiphanie aussi musicale qu’identitaire, Nicholas Giguère célèbre l’héritage transformateur du Thin White Duke dans Freak Out in a Moonage Daydream, plus de trois cents pages de poèmes paranoïaques, fleur bleue, masochistes, vengeurs et hallucinés, un livre-somme en forme de mashup élaboré à partir des paroles (traduites dans Google Translate) de douze disques de Bowie (de Space Oddity en 1969 à Scary Monsters (and Super Creeps) en 1980). Une gigantesque pâte textuelle triturée puis transformée par les mots du poète qui, paradoxalement, se dévoile sans doute plus que jamais, à travers de figures mythiques comme celles de l’homme qui a vendu le monde et du pauvre Major Tom.

En pillant sans vergogne culture pop et culture savante, Nicholas Giguère élabore ainsi une œuvre warholienne dans laquelle Baudelaire et Billy Ray Cyrus, Martine St-Clair et Diderot, Meat Loaf et René-Daniel Dubois dialoguent. Un recueil beau, oui, comme Bowie, mais aussi parfois très laid. « C’est un recueil avec plein de personnages, plein de “je” qui, à tout bout de champ, se désintègrent, se mutilent, meurent, renaissent. Mais en instillant ma subjectivité dans ces pseudotraductions, j’ai en quelque sorte fait un long détour par Bowie, pour revenir à moi-même. » Il n’y a rien de plus Bowie que d’enfiler un masque pour mieux ne rien cacher.

Si j’étais un homme

S’il est l’occasion pour Nicholas Giguère de se mesurer à des questions qui apparaissent pour la première fois dans son œuvre, comme celle de la guerre ou de la foi (dans des sections inspirées des albums Young Americans et Station to Station), Freak Out in a Moonage Daydream reprend aussi là où ses précédents livres avaient laissé, notamment dans une section raillant la masculinité toxique dont l’auteur a été la victime durant son adolescence. Parce que « parfois être un gars / ne mène nulle part / parfois être un gars / c’est paralysant ».

« Je pense que ça a changé depuis, dit l’écrivain de 37 ans, qui a étudié à la polyvalente des Abénaquis à Saint-Prosper, mais le secondaire, ç’a été pour moi l’incubateur par excellence de cette masculinité-là. C’était un lieu où tout ce qui était valorisé, c’est ce qui était lié à l’affirmation de la virilité, les sports entre autres, ce qui ne me correspondait pas du tout, moi qui étais la figure parfaite du nerd. Les jeunes ont tous besoin de s’affirmer et les gars le faisaient beaucoup en se gelant la face, en prenant un coup, en chauffant leur char saoul, pour montrer qu’ils étaient de vrais hommes, qu’ils étaient invincibles, qu’ils n’avaient pas peur de la mort. »

Le mot en f, et le mot en t, Nicholas Giguère les a souvent entendus. « Les autres avaient déjà deviné que j’étais gai, avant même que moi je le comprenne. C’est ça qui est tragique, de te faire traiter de fif, de tapette, avant même de savoir complètement que t’aimes les hommes, juste parce que t’es bon à l’école, parce que t’es introverti, efféminé. Puis tu vois les gars qui se rapprochent des filles, et tu prends conscience que ce que tu aimerais, toi, c’est que ce soit un gars qui te fasse la même chose. Mais tu sais que si tu demandes ça à un gars, tu vas te faire péter la gueule en sang, ce sera pas long. »

Le romantisme et la liberté

Texte étrange et jubilatoire, volontairement quétaine et volontairement sibyllin, empruntant aux ondes FM comme à l’écriture automatique, Freak Out in a Moonage Daydream est une œuvre, comme celle du défunt musicien anglais, obsédée par la question de la mort. La mort qui s’est emparée tôt de l’imaginaire de Nicholas Giguère, comme c’est le cas chez bien des personnes n’ayant pu goûter au privilège de l’insouciance.

« On a parfois un tel sentiment d’inadéquation, explique-t-il, on se sent tellement hors norme, exclus, qu’à un moment donné, on y pense à la mort, c’est sûr. Pas juste parce qu’on a peur qu’on nous fasse quelque chose, mais aussi peut-être qu’on voudrait qu’elle arrive, parce qu’on voudrait en finir avec cette souffrance de toujours être pointé du doigt. »

« [T]ant que je pourrai marcher / que je pourrai alunir / je m’accrocherai à ces idées farfelues / le romantisme / et la liberté », écrit-il néanmoins, malgré les nombreux poèmes évoquant directement le suicide.

« Est-ce que je vais passer à l’acte parce que j’élabore dans mon livre des scénarios tordus ? Non. L’idée de la mort m’habite encore, oui, mais je trouve que c’est une force, d’avoir la conscience que tout prend un jour fin. Ces vers-là parlent aussi de l’écriture. J’ai de plus en plus de plaisir à vivre, mais je veux continuer d’écrire et de publier le plus souvent possible, parce que je sais que la vie, c’est une course contre la montre. »

Freak Out in a Moonage Daydream

Nicholas Giguère, Le Quartanier, Montréal, 2021, 312 pages

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