«Baldwin, Styron et moi»: la complexité d’un débat

Pour l’écrivaine Mélikah Abdelmoumen, les  débats sur les questions d’identité sont toujours plus compliqués que ce qu’on pense.
Valérian Mazataud Le Devoir Pour l’écrivaine Mélikah Abdelmoumen, les débats sur les questions d’identité sont toujours plus compliqués que ce qu’on pense.

C’est un projet qui aura eu « toutes sortes de ramifications », auxquelles Mélikah Abdelmoumen ne s’attendait vraiment pas. « Je pense que c’est parce que ça résonne avec des questions qu’on se pose aujourd’hui. » La chaleureuse écrivaine me raconte le parcours ayant mené à l’écriture — et les personnes qui l’y ont poussée — d’un texte qui fait l’objet d’une lecture-spectacle au Festival international de la littérature (FIL), Baldwin, Styron et moi — et qui deviendra peut-être une pièce écrite par un collectif. Un texte qu’elle a ensuite développé en essai, à l’instigation de Rodney Saint-Éloi, l’éditeur de Mémoire d’encrier qui le publiera en février.

À l’origine : un article qu’elle a publié dans la revue Spirale, au printemps 2019. Appelée à contribuer au dossier sur l’appropriation culturelle, un sujet polarisé dans lequel elle ne trouvait pas sa place, elle s’est alors rappelé la relation « extraordinaire » entre les deux grands écrivains américains et « la violence des réactions à cette amitié ». Une histoire « qui montre la complexité que ces enjeux devraient avoir, à mon sens, dans les débats publics ».

En 1967, William Styron — futur auteur du Choix de Sophie — écrit Les confessions de Nat Turner à partir d’une vraie révolte d’esclaves de 1831. Controverse : en 1968, paraît l’ouvrage Styron’s Nat Turner: Ten Black Writers Respond, où les auteurs reprochent cette appropriation et, entre autres choses, « de reproduire des clichés » à celui dont les grands-parents possédaient des esclaves.

Pour Abdelmoumen, grande lectrice de l’auteur de Si Beale Street pouvait parler, il est pourtant évident que le « Nat Turner de Styron est James Baldwin ». « Je trouve qu’on sent son influence dans la manière qu’a Styron de voir la colère d’un homme noir. » Comme si l’auteur blanc avait entendu la voix de son ami en écrivant.

Identité

Un débat est alors organisé entre Styron et Ossie Davis, « grand acteur américain engagé », animé par Baldwin, et dont le spectacle traduit une partie. Un échange « passionnant », parce que les deux ont raison et ils le savent. Davis lui dit : « l’une des choses qui me fâchent, c’est que vous l’ayez fait en premier ». Si bien que la seule version romanesque de cette révolte noire est celle de Styron.

Au contraire, Baldwin, lui-même descendant d’esclaves, avait incité son ami à écrire ce récit au « je », en essayant de comprendre de l’intérieur le vécu des Afro-Américains. « Selon lui, les Blancs [ont] une place dans l’histoire qu’ils doivent reconnaître, et la seule manière, c’est en se mettant dans [leur] peau. » Mélikah Abdelmoumen se dit « plus encline à être du côté de Baldwin. Même si on trouve que Les confessions sont maladroites ou que Styron s’est trompé, on peut critiquer, débattre. Mais au moins, on aborde le sujet, et pour moi, la littérature est faite pour provoquer ces débats. »

Elle soulève aussi cette question :« on veut une littérature représentative de la diversité, mais on n’a pas le droit de parler des autres. Comment on fait ? » Outre la liberté de l’artiste de parler à la place de l’autre, cette histoire pose des enjeux d’identité. En tant que femme racisée — une « catégorie » dans laquelle on place, depuis quelques années, la Québécoise née au Saguenay d’un père d’origine tunisienne  —, on présume que « j’aurais une autorité pour critiquer les gens qui parlent des Arabes. Mais il n’y a pas une manière de représenter les Arabes. Ils ne sont pas une entité. Et en plus, je me retrouve à devoir attester d’une identité dans laquelle je ne me reconnais pas ? »

On veut une littérature représentative de la diversité, mais on n’a pas le droit de parler des autres. Comment on fait ?

 

Et pour elle, son identité est constituée de plusieurs éléments. « Je n’accepte pas qu’elle soit juste ethnique. Je trouve qu’on la réduit beaucoup à ça dans le discours général. [L’interprète] Émile Proulx-Cloutier disait hier à la radio, et je trouve qu’il résumait très bien : on a l’impression que c’est soit l’auteur peut faire ce qu’il veut, et on s’en fiche des sensibilités blessées, soit celles-ci prennent toute la place commesi les deux étaient mutuellement exclusifs. Comment on fait quand les deux nous interpellent ? »

Surprise

L’adaptation pour la scène du metteur en lecture, le libraire Jonathan Vartabédian, marie aux mots de l’autrice des extraits des livres de Baldwin et Styron. Plus encore que la littérature, le théâtre pose des enjeux de représentativité — notamment parce qu’il y est question de travail pour les interprètes. « Et moi dans mon texte, quand je cite Les confessions, je mets des guillemets et c’est Nat Turner qui dit “je” sous la plume de Styron. Mais comme Émile disait : puisque c’est un écrivain blanc qui se met dans la peau d’un Noir, qui lit ce texte sur scène ? Il ne voulait pas le dire. »

Si on lui réserve la surprise de l’événement au Quat’Sous, Mélikah Abdelmoumen sait que sa distribution (Lyndz Dantiste, Elkahna Talbi et Émile Proulx-Cloutier), qui reflète la diversité au cœur de Baldwin, Styron et moi, n’y est pas cantonnée dans l’identité respective de chacun. « Ils vont échanger les rôles. »

Le troisième élément du titre (« et moi ») est à la fois singulier et pluriel. « Dans la pièce, c’est moi qui essaie d’analyser en quoi ça résonne chez une femme dans ma position, avec mon rapport aux questions de diversité, mais en même temps, c’est nous tous. Je ne pense pas être la seule à être mal à l’aise devant la virulence des débats. » La polarisation tranchée des camps, comme avec SLĀV de Robert Lepage, par exemple.

Si on peut apprendre une chose du lien entre Baldwin et Styron, c’est l’humanisme, dit-elle. « À force de s’arrêter aux cases qui parlent d’un aspect de nous seulement, on perd de vue l’humanité commune. Il y a aussi le fait que ces débats sur les questions d’identité sont toujours plus compliqués que ce qu’on pense. Et ma volonté, c’était de ramener le désir d’avoir des discussions compliquées, et de ne pas avoir peur du désaccord. »

Même au Québec, notoirement frileux là-dessus, c’est possible. « Quand on a commencé le projet, on avait de gros débats entre gens ayant tous des origines différentes, et on a tous avancé là-dedans. »

 

Baldwin, Styron et moi

Mélikah Abdelmoumen, James Baldwin et William Styron. Mise en lecture : Jonathan Vartabédian. Musique : Charles Papasoff. Coproduction : Théâtre de Quat’Sous et Festival international de la littérature. Les 27, 28 et 30 septembre, au Quat’Sous.

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