L’avenir du livre francophone sera africain

Les États généraux du livre en langue française dans le monde se sont ouverts mercredi à Tunis. Selon plusieurs participants, l’accessibilité de la littérature francophone en Afrique devra passer par un plus grand nombre d’éditeurs locaux.
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse Les États généraux du livre en langue française dans le monde se sont ouverts mercredi à Tunis. Selon plusieurs participants, l’accessibilité de la littérature francophone en Afrique devra passer par un plus grand nombre d’éditeurs locaux.

L’avenir de la francophonie est africain. Et pour que le monde du livre en français le suive, il faudra qu’il aille à sa rencontre. C’est le constat qui se dégage des États généraux du livre en langue française dans le monde, qui se déroulent depuis mercredi à Tunis.

En 2050, 90 % des francophones de moins de 30 ans seront Africains, prédit Richard Marcoux, professeur de sociologie à l’Université Laval et directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone (ODSEF), qui participe à l’événement.

Or, le livre en français est rare en Afrique. En République démocratique du Congo, on compte une librairie par cinq millions de locuteurs du français. En comparaison, en Belgique, on en trouve une par 8000 locuteurs.

Le Québec invisible en Afrique

Sur l’ensemble des livres en français publiés dans le monde, 85 % proviennent de France. Et si le Québec est le deuxième producteur de livres en français au monde, il exporte extrêmement peu d’ouvrages en dehors de l’Europe, explique Simon de Jocas, président du comité Québec Édition et directeur des éditions Les 400 coups.

Pour exporter des livres en Afrique, il faudrait les vendre à des prix tellement bas que l’éditeur serait perdant, dit-il. « On envoie des livres dans les grandes foires en Afrique, mais c’est tout de même limité. […] C’est une quantité de livres X pour un événement X. Les livres qui restent peuvent se retrouver en librairie locale, mais on n’a pas réglé le problème du livre et du juste coût. »

Il faut dire que, dans les pays « du Sud », le réseau de distribution de livres, ces objets à la fois culturels et commerciaux, est défaillant. Et il entraîne des coûts complètement démesurés pour les populations approvisionnées.

« Si je baissais les coûts du livre de moitié — et là, je n’aurais plus rien dans mes poches —, il serait encore trop cher », poursuit Simon de Jocas, qui apprivoise cependant l’idée de céder des droits à des éditeurs africains sans espérer de rendement financier. « Mon auteur préférerait que son livre soit vendu à moindre coût et qu’il soit lu, plutôt qu’il soit vendu plus cher ailleurs et qu’il dorme sur les étagères », dit-il.

« La littérature québécoise est exportable. […] Mais la majorité [de nos livres] sont consommés au Québec ou dans la francophonie canadienne », explique-t-il. Quelques éditeurs québécois sont distribués en Europe, mais « en dehors de ça, c’est très difficile ». « Moi, l’éditeur québécois vivant à quelques heures de New York, je passe par un distributeur français pour entrer aux États-Unis », fait-il remarquer.

La question du prix

À la libraire francophone Clairefontaine de Tunis, les étalages mettent en vedette les plus récents Prix Goncourt. Le livre Les impatientes, de la Camerounaise Djaïli Amadou Amal, a été repris aux éditions Emmanuelle Colas, en France, avant de remporter le prix Goncourt des lycéens en 2020. Il se vend ici 68 dinars tunisiens, soit l’équivalent de 30 dollars canadiens, une somme que peu de Tunisiens peuvent se permettre de dépenser. À ses côtés, Bel abîme, du Tunisien Yamen Manaï, est publié chez Elyzad, une maison d’édition de l’endroit, et se vend 15 dinars (6,79 $).

La Tunisienne Faezia Zouari, qui a gagné le Prix des cinq continents en 2016 pour son livre Le corps de ma mère, publié chez Joëlle Losfeld, en France, a vu son livre à vendre dans une librairie de Tunis pour 80 dinars (36 $). C’est beaucoup quand on sait qu’un Tunisien gagne en moyenne 7680 dinars (3475 $) par an.

L’accessibilité à la littérature francophone devra donc passer par un plus grand nombre d’éditeurs locaux, estiment plusieurs participants aux États généraux de Tunis.

Un continent plurilingue

Il faut aussi prendre en compte le plurilinguisme de l’Afrique, où des centaines de langues côtoient le français.

Après l’indépendance de la Tunisie, l’arabe est devenu la langue officielle du pays, explique Faouzi Daldoul, p.-d.g. de la librairie francophone Clairefontaine, qui a pignon sur rue depuis plus de 50 ans dans la capitale. Le français y a été longtemps enseigné comme langue seconde, mais il est de plus en plus déclassé par l’anglais. « Les 55 ans et plus aiment lire en français, note-t-il. Mais je constate aussi un retour au français chez les plus jeunes. »

C’est le cas de Yamen Manaï, qui raconte avoir d’abord fait l’apprentissage de la lecture en arabe, avant d’être séduit par le français, une langue qu’il a approfondie en vivant à Paris et dans laquelle il écrit.

Djaïli Amadou Amal a pour sa part comme langue maternelle le peul, l’une des quelque 200 langues parlées au Cameroun. « Je réfléchis en peul », dit-elle, bien qu’elle se sente incapable d’en faire usage dans son écriture. « Les Camerounais se disent que c’est le livre en français de quelqu’un qui réfléchit en peul. Et les francophones y découvrent une autre réalité. »

Dans ce contexte, le français devient presque un outil de traduction.

Notre journaliste était l’invitée des États généraux du livre en langue française dans le monde.

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