Téa Mutonji, refuser les étiquettes

Bien que ce premier roman soit un pied de nez aux étiquettes et aux idées reçues, Téa Mutonji continue de devoir les contourner au quotidien.
Photo: Teaunna Gray Bien que ce premier roman soit un pied de nez aux étiquettes et aux idées reçues, Téa Mutonji continue de devoir les contourner au quotidien.

Téa Mutonji était dans la jeune vingtaine lorsqu’une amie lui a demandé si elle avait toujours été jolie. « Oui », a-t-elle répondu, le plus naturellement du monde. « Est-ce que c’était difficile ? » a rétorqué sa copine.

« Je n’avais jamais pensé à ça,raconte l’autrice canadienne, jointe à New York où elle entreprend une maîtrise en littérature. J’ai compris que, toute ma vie, les gens m’avaient dicté ce que je devais être. J’étais une femme noire, immigrante et jolie, et tous ces facteurs créaient des attentes et limitaient mes possibilités et mes propres désirs. Comme plusieurs femmes, on me réduisait à mon apparence, tout simplement. »

L’identité — imposée et modelée — est au cœur de la première œuvre de fiction de Téa Mutonji, Ta gueule, t’es belle. Loli, la protagoniste, est comme l’écrivaine originaire du Congo, et grandit à Scarborough, un quartier multiculturel de Toronto souvent présenté comme un repère pour les criminels, les trafiquants de drogue et les gangsters.

Ce milieu s’ajoute aux stéréotypes que Loli doit combattre pour s’affirmer et trouver sa place dans le monde. « À l’école secondaire, une fille m’a demandé si je fréquentais les gangs de rue parce que je venais de Scarborough, raconte la romancière. Je suis devenue obsédée par mon apparence physique. Je voulais me fondre dans la masse. »

Les préjugés véhiculés sur son quartier l’ont suivie jusque dans les classes d’université. « Tout ce que j’entendais ne cadrait pourtant vraiment pas avec mon expérience. À travers toutes ces anecdotes négatives, on ne voit pas les enfants qui courent derrière un ballon ou trébuchent sur un caillou. Pourtant, les habitants ont de vraies vies, de vrais désirs. C’était important pour moi de demeurer authentique, et de recréer les sentiments de communauté et de bienveillance qui animent le Scarborough que je connais. »

À bas les étiquettes

Composé sous la forme de 18 micronouvelles, Ta gueule, t’es belle s’articule en une forme romanesque surprenante, et s’amuse à exploiter les stéréotypes pour mieux les déjouer. Ici, une adolescente cherche le bonheur dans un paquet de cigarettes. Là, une jeune fille découvre que son corps lui ouvre la voie vers le portefeuille des garçons. Plus tard, une jeune femme décide de se raser la tête dans une clinique d’avortement. Puis, une adulte renoue avec sa mère et, par le fait même, avec ses origines.

Bien que ce premier roman soit un pied de nez aux étiquettes et aux idées reçues, Téa Mutonji continue de devoir les contourner au quotidien. Lorsqu’on est une écrivaine de la diversité, connaître un succès fulgurant vient avec son lot d’attentes.

Photo: Sarah Bodri L’écrivaine canadienne Téa Mutonji

« Être noir et immigrant, ce n’est pas quelque chose que l’on contemple tous les matins et qui détermine le déroulement de notre journée. J’ai souvent l’impression que les gens ne retiennent que ça du livre, alors que j’y fais peu référence. Loli, comme moi à l’époque, est trop jeune pour comprendre le poids de ses origines. J’ai créé une héroïne qui me ressemblait, parce que c’est ce que je connais et que j’en vois peu. Mais cette histoire n’en est qu’une parmi d’autres, et ne représente absolument pas ce que vivent tous les réfugiés ou toutes les femmes de couleur. »

L’intensité de l’amitié

Au-delà de l’exil et de la différence, Ta gueule, t’es belle est avant tout une histoire universelle : celle d’une jeune fille qui emprunte la route de l’âge adulte, et qui y fait la rencontre de la féminité et de ses nombreuses dimensions involontaires.

C’est par ailleurs l’amitié, dans sa magnitude comme dans sa monstruosité, qui forme la colonne vertébrale du roman. Alors que la littérature nous offre souvent des portraits de femmes définies par les hommes de leur entourage, Téa Mutonji écrit sur l’influence, l’intensité et la toxicité des relations féminines. Dès les premières pages du livre, Loli noue des liens d’amitié avec Jolie, une magnifique jeune fille blonde et populaire, qui l’entraînera sur les chemins tortueux de la dépendance et de la prostitution.

« Je voulais écrire un livre où ce sont les femmes qui déterminent l’adulte que l’on devient. Lorsqu’on est jeune, nos relations avec nos amies sont presque fusionnelles. On essaie, en quelque sorte, de se fondre l’une dans l’autre. C’est presque comme une histoire d’amour. Jolie laissera une impression durable sur Loli, qui influencera la dynamique de toutes ses autres amitiés. Elle devra apprendre à pardonner et à voir en quoi ces expériences lui ont permis de bâtir son identité. »

Avec ce premier roman, Téa Mutonji est devenue malgré elle une militante. Elle ne se laissera toutefois pas définir par cette image. Son prochain roman, si elle a de nouveau la chance d’être publiée, dit-elle avec humilité, sera à mille lieues de cette première tentative. « Ce sera léger, amusant et très drôle. » En voilà une qui n’a pas fini de nous surprendre.

Ta gueule, t’es belle 

Téa Mutonji, traduit de l’anglais par Mélissa Verreault, Tête première, Montréal, 2021, 208 pages

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