Voyage intime

Entre la lumière de la mer et l’obscurité des villes confuses, ces trois recueils donnent à penser différemment la poésie.
Image: iStock Entre la lumière de la mer et l’obscurité des villes confuses, ces trois recueils donnent à penser différemment la poésie.

Dans la première partie de son livre, «Souvent l’infini me terrasse», au cœur lové de sa chambre d’écriture, Rachel Leclerc interroge son présent paisible, la beauté sublime du paysage maritime qui se déploie devant elle. Urbaine pendant des années, la voici revenue en pays d’enfance et qui se tient au bord des mots, demandant à nouveau « la raison du poème » dans La chambre des saisons. Elle décrit précisément sa démarche : « tout le jour avec soif et vaillance / je me démène contre d’imperceptibles chaînes / puis je retourne au désert de l’atelier / j’attends que revienne le réel, l’éphémère. »

Un usage toujours judicieux soit du pronom « tu », dans la première partie (alors que le « je » du poème s’adresse à lui-même remarques ou conseils), soit des guillemets dans la troisième partie « La dernière saison » (alors que les deux personnages du récit poétique font des confidences sur leur monde intérieur), met en place des niveaux d’écriture habiles. Ainsi entre-t-on dans la grande intimité de la pensée active, au centre des descriptions plus objectives de l’ensemble.

D’abord circonscrit à la stricte attente poétique au début du recueil, le texte dévie radicalement vers le récit poétique dans les deux dernières parties du recueil, mais avec cette intelligence du poétique qui sait imposer, fréquemment et en des moments capitaux, un ton plus lyrique, une force de l’image comme de la méditation qui soulève le texte.

« Famine » retrace l’effet de l’éruption du volcan Tambora en 1885, qui a provoqué famine, gel et neige en plein été. On pourrait croire incongrue la venue de ce texte, or il n’en est rien, puisque l’image du nuage noir de cendre couvrant le soleil pendant des mois ramène à l’avant-scène le « chien d’ombre » qui guette, prépare l’ultime partie, « La dernière saison », qui va interroger la violence du père, la mort de la mère, l’enfance perturbée. Devant la mère en voie de mourir, elle se décrit comme « cette petite âme au chevet de sa souffrance ». Devant la violence du père, le texte se fera allusif, pudique même, mais efficace, éclairé par une voix murmurée, pour ne pas dire encore apeurée. La scène où le père vient soulever les lits des enfants, en pleine nuit, les laissant retomber violemment donne à penser l’angoisse vécue.

Voici un recueil qui souligne bellement que « les maisons dorment / dans la confusion des signes ».

Faible clarté

Colin dessine un « sycomore pour David Nebreda », en première partie de son Chant d’obstacles, hymne à la beauté squelettique de ce photographe schizophrène. D’emblée, sa poésie résiste à la lumière de toute révélation, vogue dans les confins du complexe, mais délicatement, avec lenteur et acharnement, se développe cette idée de l’écorché donné en pâture. Mais là encore, ce n’est pas certain. « Cherubino » n’éclairera pas plus intensément les anfractuosités de l’été, le sens fuyant, dérivant, obscurcissant la lecture. On ne sait trop quoi penser quand « toucher la nuque / tient lieu de gisement », non plus quand le poète se demande « pour qui trancher / dans mes cheveux trois tiers effrités ». Ces dérapages biscornus, je ne sais trop où cela mène une parole qui, au demeurant, s’illumine parfois.

On ne vous cachera pas que cette façon de brouiller les pistes, de faire des amalgames de toutes sortes sans lien vraiment apparent, sans chercher quelque clarté que ce soit donne à ce recueil un ton un peu ancien, s’appuyant sur des références automatistes surannées. Au moment où la poésie tend de plus en plus vers le narratif, le retour au brouillard étonne quelque peu. Encore s’il s’agissait de créer un langage neuf, mais non.

Illuminée parfois, disait-on, cette poésie… en effet. Il suffit, par exemple de lire cette très belle page : « c’est chose de roseau et de menthe / chose faite d’aiguilles, d’arpèges mouillés / d’averse tombée, ailleurs son désir // le reste est paysage fabriqué / soufflé, qui retient, ressemble / ainsi la pluie dépouillée / d’un pan de mots » ; ou encore ces deux beaux vers : « on ne crie pas, dit-elle / on a du crépuscule. » Reste que cette proposition difficile est réservée aux mordus des mots, en dehors de la clarté convenue.

À côté des violences

Si le propos est tout à fait autre dans Radiale, on n’est pas loin d’une perception assez semblable de la poésie entre Valérie Forgues et Colin, d’une même volonté de brouiller le sous-texte qui aurait pu mieux affleurer la surface claire d’un énoncé perceptible. Forgues a, elle aussi, tendance à confondre poésie, rupture des images et fracture du texte. Encore une fois, ce n’est pas mauvais, c’est tout simplement offert comme une fuite devant ce qu’il y aurait eu à dire, alors qu’on abandonne un peu le lecteur à son sort. C’est une manière assez courante que de se mettre ainsi en retrait, de se cacher sous les couches obscures de son petit monde intérieur, mal décodé sinon indécodable. Il est certain que ce recueil a perdu de la belle clarté d’Une robe pour la chasse (Le lézard amoureux, 2015) dont on avait signalé ici même la qualité.

La poète convoque, dirait-on, l’image de l’accident (titre d’une partie), de la brisure, pour entrer en soi, dans l’histoire « d’un enracinement dans le vide », comme le dit assez maladroitement le texte de présentation. Parenté entre Colin et Forgues disait-on, allons-y voir : « nos accidents d’oiseaux / le massacre joue des tours / à mes chutes volontaires / la voiture étouffe sur une route de bois / je te pique ». Bon… on veut bien. Comment saisir cette page : « Perchée au lustre / un souffle cordial / fractures et luxations / un coup sec sur la ficelle » ? Ce qui entraîne forcément une difficulté à bien circonscrire ce que peut cacher une « chair de poule / passée à tabac ».

Pas simple de se défaire de la volaille et de percevoir la femme traitée comme une « poule » battue. Si on insiste tant sur l’ombre portée qui obscurcit le texte, il y a de quoi s’étonner quand on a la possibilité de cerner une colère sourde, à travers des images de blessures, de couperets, de paysages brisés, et de volontairement passer à côté de sa propre parole. Pourtant, çà et là, de beaux vers perdus : « Je m’accole aux filles édentées », « ton sang marche avec moi » ou « la succession des terres incendiées / et mes plages / m’échappent ».

On ne doute pas une seconde que ce recueil trouvera ses lecteurs et ses lectrices, dans la mesure où s’abandonner est une priorité pour qui s’y engagera.

La chambre des saisons | ★★★★ | Rachel Leclerc, Le Noroît, Montréal, 2021, 184 pages // Chant d’obstacles | ★★ ​1/2 | Colin (Zouvi), Poète de brousse, Montréal, 2021, 144 pages /// Radiale | ★★ | Valérie Forgues, Le lézard amoureux, Montréal, 2021, 71 pages

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