«Premier sang»: au nom du père

Bien qu’elle décrive de misérables conditions de vie, Amélie Nothomb injecte dans ce récit d’apprentissage humour, élégance et noblesse.
Photo: Pascal Ito Bien qu’elle décrive de misérables conditions de vie, Amélie Nothomb injecte dans ce récit d’apprentissage humour, élégance et noblesse.

Patrick Nothomb, diplomate et auteur de Dans Stanleyville : journal d’une prise d’otage (Duculot, 1993), est décédé à 83 ans d’une rupture d’anévrisme le 17 mars 2020. Au premier jour du confinement. Au moment où personne ne pouvait accompagner ses chers disparus.

Ayant prêté sa voix au Fils dans Soif (2019), où elle racontait la Passion du Christ, Amélie Nothomb la prête cette fois à son père dans Premier sang. Son 30e roman en 30 ans. L’un de ses plus personnels. L’un de ses plus émouvants.

L’histoire débute en 1964, deux ans avant la naissance de la prolifique romancière, à Stanleyville, aujourd’hui Kisangani, en République démocratique du Congo. À 28 ans, Patrick Nothomb croit qu’il va mourir jeune, comme son père qu’il n’a pas connu.

« Les douze hommes me mettent en joue. Est-ce que je revois ma vie défiler devant moi ? La seule chose que je ressens est une révolution extraordinaire : je suis vivant. Chaque moment est sécable à l’infini, la mort ne pourra pas me rejoindre, je plonge dans le noyau dur du présent. »

Après cette percutante entrée en matière, Amélie Nothomb revisite l’enfance de son père abandonné par sa mère, coquette veuve préférant les mondanités à la maternité, élevé par ses bienveillants grands-parents maternels. Les réflexions dépréciatives et les observations aiguisées du garçon, aussi naïf qu’en avance sur son âge, font joliment écho à celles de sa fille dans ses romans les plus autobiographiques (Métaphysique des tubes, Le sabotage amoureux).

Croyant que Paddy, six ans, doit s’endurcir, Bon-Papa décide qu’il sera confié durant les vacances à Grand-Père : Pierre Nothomb, avocat, poète et baron. N’ayant pas son pareil pour revisiter les contes de fées (Barbe bleue, Riquet à la houppe), la romancière réserve une surprise de taille à ses lecteurs et au gamin sur le chemin du château familial. De fait, c’est plus du côté des romans gothiques que des contes de Perrault qu’elle dirige la suite de ce récit, qu’on ne peut lire que d’une traite tant on se prend d’empathie pour cette gracieuse et charmante figure d’orphelin évoquant David Copperfield.

« Cette élégante bâtisse du dix-septième siècle avait connu des jours meilleurs. Sa beauté, qui consistait surtout dans son emplacement, adossé à la haute forêt et surplombant le lac, sentait le délabrement. »

Aux prises avec ses jeunes oncles et tantes, contraint au mode de vie immonde de ces aristocrates désargentés, Paddy ferait pleurer de compassion la petite Jane Eyre et le pauvre Oliver Twist. « Une tornade de grands enfants envahit le dortoir. Ils me parurent effroyablement nombreux, tant ils étaient bruyants, remuants et résolus à écumer les visiteurs. Montés en graine, maigres, violents, vêtus de haillons, les enfants Nothomb m’aperçurent et se jetèrent sur moi comme une meute de chiens sur un gibier. »

Bien qu’elle décrive de misérables conditions de vie, Amélie Nothomb injecte dans ce récit d’apprentissage humour, élégance et noblesse. Tandis qu’elle remonte aux origines de son père et souligne les contradictions du clan familial, la romancière semble faire la paix avec elle-même et redonner un nouveau souffle à son œuvre romanesque.

Premier sang

★★★ 1/2

Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, 2021, 175 pages

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