«Les occasions manquées»: pères absents, filles marquées

Même si le récit s’enlise un peu par moments, l’écriture est d’une efficacité exemplaire. Et malgré la tonalité plutôt sombre des thèmes qui alimentent son livre, Lucy Fricke y insuffle à chaque page une drôlerie aussi intelligente qu’irrésistible.
Photo: Dagmar Morath Même si le récit s’enlise un peu par moments, l’écriture est d’une efficacité exemplaire. Et malgré la tonalité plutôt sombre des thèmes qui alimentent son livre, Lucy Fricke y insuffle à chaque page une drôlerie aussi intelligente qu’irrésistible.

Des pères, Betty en a eu trois. Le gentil, dit le « tromboniste », un Italien mort dix ans plus tôt, le méchant, dit « le porc », et le père biologique, disparu tellement tôt de sa vie qu’elle n’a jamais ressenti autre chose pour lui qu’une forme de pitié.

Et pour Martha, la meilleure amie de Betty, la narratrice — toutes les deux ont 40 ans —, le bilan est à peine plus reluisant. Même si elle semble s’en être mieux sortie : Martha est en couple avec le même homme depuis quelques années et, bourrée d’hormones, enchaîne les séances de procréation assistée et les fausses couches.

Côté maternel, ne vous inquiétez pas, là aussi les comptes sont dans le rouge.

À Hambourg, c’est le père de Martha qui se meurt d’un cancer et qui demande à sa fille une ultime faveur : le conduire en Suisse, où il aurait pris rendez-vous pour un suicide assisté.

Mais le quatrième roman de l’Allemande Lucy Fricke, le premier à être traduit en français — Les occasions manquées (Töchter, filles en allemand), grand succès en Allemagne, et qui a récemment été adapté au cinéma —, prendra la forme d’une spectaculaire sortie de route…

Acceptant un peu à reculons d’accompagner son amie (Martha ne conduit plus depuis un accident de la route), Betty y voit l’occasion d’aller enfin se recueillir sur la tombe de son ex-beau-père tromboniste dans un petit village au sud de Rome, en Italie. Dans « cette vallée des larmes » que lui a fait traverser sa mère, il est celui avec qui elle a vécu une bonne partie de son enfance et le seul, surtout, à l’avoir aimée comme sa propre fille.

Des pères dysfonctionnels, absents, virés ou imbibés ? Toutes ces réponses, bien sûr. Les trois éclopés vont prendre la route au volant de la vieille Golf de Kurt en direction (ou peut-être pas) d’une clinique en Suisse.

Pour les deux vieilles complices — si proches et si désespérées qu’elles ont un jour pensé à se marier… ensemble —, ce voyage imprévu est l’occasion d’un bilan de mi-parcours. Il est l’occasion surtout pour Betty, écrivaine qui carbure à l’alcool et aux antidépresseurs, dont elle va vite manquer au cours de leur vadrouille, de distiller à chaque tournant son ironie mordante. « À quarante ans, nous n’avions plus vraiment le goût des surprises. Nous étions trop fatiguées pour chercher l’aventure. […] Nous nous étions habituées au deuil infime qui allait de pair avec cette fatigue. »

L’aventure, pourtant, va se charger de les faire dévier de leur route pour leur faire emprunter des chemins de terre pleins de nids-de-poule. De Rome à Berlin, en passant par Hambourg et la Suisse, puis par Gênes (et son parfum de mer, « mélange decloaque et de liberté ») et les îles grecques, le roman se mue vite en une tragicomédie où la relation parent-enfant est complètement retournée.

Disons-le, Les occasions manquées est traversé d’un bout à l’autre d’un cynisme léger et complètement jubilatoire. Comme l’humour — et comme l’alcool, dont abusent les protagonistes —, c’est ici une mesure de protection, un lubrifiant social, un petit pansement.

Même si le récit s’enlise un peu par moments, l’écriture est d’une efficacité exemplaire. Et malgré la tonalité plutôt sombre des thèmes qui alimentent son livre — vieillissement, suicide assisté, deuil, infertilité —, Lucy Fricke y insuffle à chaque page une drôlerie aussi intelligente qu’irrésistible.

Les occasions manquées

★★★ 1/2

Lucy Fricke, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, Le Quartanier, Montréal, 2021, 288 pages

À voir en vidéo