«Le voyage dans l’Est»: mécaniques familiales

Cette fois, si les faits, oui, sont répétés et qu’ils sont les mêmes, mais sans le style syncopé, l’écrivaine effectue un léger déplacement de perspective avec «Le voyage dans l’Est», montrant quel rôle ont pu jouer le silence et l’inaction de son entourage.
Photo: Jean Luc Bertini Pasco Cette fois, si les faits, oui, sont répétés et qu’ils sont les mêmes, mais sans le style syncopé, l’écrivaine effectue un léger déplacement de perspective avec «Le voyage dans l’Est», montrant quel rôle ont pu jouer le silence et l’inaction de son entourage.

Chacun à leur manière, Le consentement de Vanessa Springora (Grasset, 2020) et La familia grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021), parus dans la foulée du mouvement #MoiAussi, ont récemment su dévoiler les mécanismes de prédation et d’abus sexuels.

Mais à la différence de ces deux témoignages — et sans rien enlever ni à leur force ni à leur pertinence —, il faut rappeler que Christine Angot est d’abord et avant tout écrivaine et que l’inceste est une sorte de soleil noir qui est à l’horizon de toute son œuvre, souvent associée au genre de l’autofiction — mais dont elle rejette l’étiquette, pour différentes raisons.

D’abord avec Interview (Fayard, 1995), puis avec L’inceste en 1999, où elle racontait, dans une forme littéraire très moderne, la relation incestueuse entre une narratrice et son père. « Comment je suis devenue folle, vous allez le comprendre, j’espère », nous promettait-elle.

Des gestes qu’elle reprenait frontalement, à la limite du supportable, dans Une semaine de vacances (Flammarion, 2012), qui nous exposait la manipulation subtile et la perversion d’un père abusant de sa fille adolescente. Dans Un amour impossible (Flammarion, 2015, prix Décembre), elle faisait le récit de la rencontre entre ses parents, racontant entre autres comment son père a abandonné sa mère après qu’elle fut tombée enceinte.

Certains auront peut-être l’impression de l’avoir lu ou diront qu’elle ressasse la même histoire. À ceux-là, depuis longtemps déjà, elle répond qu’elle aurait aimé avoir autre chose à raconter. Cette fois, si les faits, oui, sont répétés et qu’ils sont les mêmes, mais sans le style syncopé qui a longtemps été le sien, l’écrivaine effectue un léger déplacement de perspective avec Le voyage dans l’Est, montrant quel rôle ont pu jouer le silence et l’inaction de son entourage.

L’année de ses 13 ans, pendant les vacances d’été avec sa mère, elle a fait la rencontre de son père dans un hôtel de Strasbourg, dans l’est de la France. Elle n’avait aucun souvenir de lui et n’avait jamais cherché à le rencontrer. Lorsqu’on lui demandait où était son père, elle répondait qu’il était mort. Mais son père a accepté de la « reconnaître » et une nouvelle loi française sur la filiation permettait a posteriori de remplacer la mention « de père inconnu » par le nom du père, et Christine Schwartz deviendra Christine Angot.

Cet homme élégant et cultivé, parlant « trente langues », elle le trouvera tout de suite « extraordinaire ». « Je n’avais vu ce genre d’hommes qu’à la télévision ou au cinéma. » Un peu plus tard, dès leur seconde rencontre, il l’embrasse sur la bouche. L’escalade des gestes se poursuit rapidement, et l’adolescente sera violée régulièrement par son père jusqu’à l’âge de 16 ans.

Après une longue rupture, l’inceste va reprendre quelques années plus tard. Même emprise, mêmes doutes, même violence. L’absence de témoins et la difficulté de prouver le « viol par ascendant », l’insupportable possibilité d’un « non-lieu » de même que la culpabilité vont l’empêcher, explique-t-elle, de porter plainte. « J’ai préféré imaginer que j’avais une part de responsabilité plutôt que de me voir comme quelqu’un qui subit passivement sans rien faire. Je me suis forgé une culpabilité. »

Chose certaine, l’adolescente voulait que ça s’arrête, souhaitait avoir des relations normales avec son père. Elle le lui disait, mais elle était incapable de s’opposer à lui. L’inceste, écrit-elle, est « une mise en esclavage », une violence qui dynamite les rapports sociaux, le langage, la pensée.

Parler ? Dès le début, écrit-elle, c’était son intention : « Je voulais transmettre l’information. Je ne voyais pas comment. Je ne trouvais pas les mots qui correspondaient. Ils ne venaient pas. La phrase ne se formait pas. L’intention était là. Elle se fracassait sur un vide. »

Elle apprendra des années plus tard qu’un homme plus âgé avec qui elle avait une relation amoureuse à 18 ans — à qui elle avait raconté ce que son père lui avait fait subir — avait interpellé sa mère à ce sujet. Silence. Plus tard, pendant la seconde période, à la fin de la vingtaine, alors qu’elle recommencera à voir son père et qu’ils auront à nouveau des relations sexuelles, le propre mari de Christine Angot en sera témoin et n’interviendra jamais. « Faire semblant, imaginer, me mentir à moi-même, étaient mes recours. »

Le récit est sec, parfois clinique, toujours implacable, sans le moindre racolage. Dans L’inceste, elle écrivait : « Je ponctue mes phrases d’une façon inhabituelle, je vais tenter d’arrêter. Ma ponctuation aura seulement pour but la clarté, que les gens s’y retrouvent. La clarté du propos. Que mes propos soient clairs, compris. »

Avec une clarté glaçante, Le voyage dans l’Est s’interroge sur la notion de consentement et démonte les mécanismes — intimes, familiaux ou judiciaires — qui ont permis cette lente et silencieuse déflagration au cœur de sa vie.

L’écrivaine montre aussi comment ce qu’elle a vécu a laissé des traces, « saccagé » sa vie amoureuse. Mais a-t-elle seulement vécu ces choses qu’elle raconte ? Voici ce qu’elle en pense : « Est-ce qu’on les vit ? Est-ce qu’on est là ? On est là. On aimerait mieux ne pas y être. Mais on y est. Ce n’est pas vivre vraiment. Ce n’est pas des choses qu’on vit. Pas vraiment. On y assiste. On regarde. Tiens, il se passe ça. »

Avec une violente sobriété, en nous donnant son vingt-troisième livre, le récit rempli de « clarté » qu’elle souhaitait livrer depuis des années, Christine Angot signe sans doute l’un de ses livres les plus forts.

Le voyage dans l’Est

★★★★

Christine Angot, Flammarion, Paris, 2021, 224 pages

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