Corto Maltese arrive à notre époque pour y «remettre du suspense»

La politique a sa place: Océan noir est le nom d’une organisation secrète, et le personnage de Corto intéresse certains services de renseignement.
Photomontage: Casterman, photomontage Le Devoir La politique a sa place: Océan noir est le nom d’une organisation secrète, et le personnage de Corto intéresse certains services de renseignement.

Le marin ténébreux Corto Maltese revient en librairie en France un quart de siècle après la mort de son créateur, Hugo Pratt, campé dans notre époque et dessiné par un Bastien Vivès qui veut y « remettre du suspense ».

Légendaire personnage de bande dessinée, cet aventurier que Pratt faisait naître dans les années 1880 évolue parmi un monde plus familier, en 2001, dans Océan noir (Casterman), à paraître mercredi en France. « Mettre Corto dans un décor contemporain, pour moi c’était la condition sans laquelle ça ne se serait pas fait. Parce que c’est plus intéressant de se l’approprier avec nos codes », dit l’auteur de Polina à l’AFP.

En 2015, Casterman avait relancé la série — née en 1967 en Italie — avec deux auteurs espagnols qui sont restés fidèles au dessin du créateur : le dessinateur Rubén Pellejero et le scénariste Juan Diaz Canales. Avec les deux nouveaux auteurs, l’intention est différente.

Bastien Vivès a travaillé avec un scénariste grand connaisseur de la série, Martin Quenehen. Et tous deux sont tombés d’accord : il fallait de l’action. « Ce qui a marché d’emblée pour Bastien et moi, c’est qu’au-delà du héros un peu poète, philosophe, c’était son corps qui nous inspirait, raconte le scénariste. Ça me fait penser à Éric Rohmer, cinéaste qui passe pour bavard : lui disait faire des films d’action. Nous, on a fait du littéraire, du poétique, du magique, à travers les mouvements du personnage, les réactions de son corps. »

Engagé dans la piraterie maritime au début de l’album, le héros, bien que jeune, semble traîner un passé déjà chargé. Au Japon, au Pérou, il tombera sur de vieilles connaissances et des personnages ambigus qui ne lui veulent pas tous du bien. « Il fallait remettre du suspense. Dans l’œuvre de Pratt, il y en a beaucoup, avec du mystère, des tentatives d’assassinat… Mais dans l’action, c’est parfois tellement poétique qu’on a l’impression que Corto vole au-dessus des bateaux. Je ne sais pas si aujourd’hui ça ne paraîtrait pas daté », estime Bastien Vivès.

Ni justicier ni militant

Son Corto Maltese, en noir et blanc, toujours énigmatique et le regard perçant, se révèle extrêmement vif, agile, malin. Si on se remémore la série originale, « Corto Maltese, on a l’impression qu’il a 100 ans. Mais nous, quand on le prend, on donne l’impression qu’il est jeune. Il a la vingtaine », explique le dessinateur.

Cet âge ne lui fait pas nourrir de grands idéaux pour changer le monde, au contraire. Le « nouveau » Corto Maltese, ni justicier ni militant, voit avec détachement les attentats du 11 Septembre et les bouleversements induits par les nouvelles technologies : d’abord, il assure sa survie face à ceux qui se débarrasseraient bien de cet aventurier.

Car ce que Bastien Vivès préfère chez Hugo Pratt (1927-1995), « ce sont les scènes d’action ». « C’est un très bon dialoguiste. Il excelle dans les portraits. Mais dans l’action, il arrive à insuffler une violence et une efficacité qui donnent encore plus d’ampleur à son dessin, là où il est plus mis à mal et où il va chercher des solutions. »

La politique a sa place : Océan noir est le nom d’une organisation secrète, et le personnage de Corto intéresse certains services de renseignement. Mais elle sert de toile de fond et non de moteur à l’intrigue ; elle ne bouscule pas l’image du héros que connaissent les admirateurs.

Comme le confie le scénariste, « on ne s’est pas dit : on va prendre des risques, commettre un sacrilège, on est des punks… Non, on s’est dit : on va faire un Corto comme on rêverait de le lire. Un Corto avec une curiosité d’enfant, qui, quand on lui dit de ne pas aller quelque part, y va. »

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