Jonathan Charette refuse de laisser Kurt Cobain mourir

Jonathan Charette entre à peine au secondaire lorsque l’icône du grunge meurt. Il découvre l’apaisante violence de sa voix au même moment, grâce au CD «MTV Unplugged in New York», sorte de testament musical involontaire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jonathan Charette entre à peine au secondaire lorsque l’icône du grunge meurt. Il découvre l’apaisante violence de sa voix au même moment, grâce au CD «MTV Unplugged in New York», sorte de testament musical involontaire.

De ce côté-ci du réel, Kurt Cobain s’est tragiquement enlevé la vie le 5 avril 1994. Mais de l’autre côté du réel, là où tout est permis, surtout de rêver, Kurt Cobain vit encore, s’est séparé de Courtney Love, a vu grandir sa fille Frances Bean, s’est réconcilié avec son propre père, a eu un autre enfant (avec Régine Chassagne d’Arcade Fire) et a lancé en 2001 un album solo, Hungry Ghost, une « œuvre troublante / comme une statue qui saigne du nez », ayant reçu une note de 9,4 sur 10 de la part de l’influent webzine Pitchfork.

Les poètes ont tous les droits, dont celui de ressusciter leur héros de jeunesse. « Le départ de Kurt me hante / en vertu des pouvoirs / que la poésie me confère / j’annule sa mort sur-le-champ », écrit Jonathan Charette dans La passion de Cobain, un recueil au titre biblique, dont le ton appartient autant à l’élégie qu’à une forme de biographie fictive d’une vie que Kurt n’a pas vécue. Un livre cru et tendre conçu comme une série de brefs « chants punks, très serrés, énergiques, intenses comme du Minor Threat », dit en entrevue celui qui recevait en 2018 le prix Émilie-Nelligan pour Ravissement à perpétuité (Le Noroît).

Jonathan Charette entre à peine au secondaire lorsque l’icône du grunge meurt. Il découvre l’apaisante violence de sa voix au même moment, grâce au CD MTV Unplugged in New York, sorte de testament musical involontaire, un concert acoustique enregistré moins de cinq mois avant le suicide de celui qui venait grossir les rangs du club des 27. « C’était une cassette dans mon cas, corrige Charette en riant. La découverte de Nirvana, ça correspond vraiment au moment où j’ai quitté l’enfance. Avant, j’écoutais les B.B. et tout d’un coup, j’étais dans la révolte », confie l’auteur de 39 ans, qui conjurait alors la douleur du divorce de ses parents — le livre s’ouvre sur l’annonce du père à son fils. « [L]’adhésion à la mélancolie / un stratagème pour survivre / à cette enfance périmée », écrit-il.

À Noël, en décembre 1994, tous les amis de Jonathan Charette arborent des variations de la coupe de cheveux de Kurt et reçoivent tous en cadeau des guitares. La sienne ? Une Washburn acoustique, qu’il revendra une quinzaine d’années plus tard afin de s’acheter « des livres stupéfiants » de Roland Giguère, Paul-Marie Lapointe et Denis Vanier. L’œuvre rageuse de Nirvana ne cessera cependant jamais de l’accompagner.

S’il fait revivre Kurt, c’est ainsi moins par nostalgie que pour narguer la mort, « empêcher la mort d’être réelle ». Son fascinant précédent livre, Biographie de l’amoralité (Le Noroît, 2020), en plus de piger dans les codes du hip-hop, empruntait plusieurs images au monde de la sculpture, érigée en symbole de ce qui défie toutes les décrépitudes. « La Joconde, on la laisse une nuit dehors et c’est fini, alors que le David de Michel-Ange, il pourrait être dehors pendant des millénaires et il serait encore correct. » On aura compris que Kurt Cobain, c’est un peu son David à lui. « Même si je sais que de vouloir effacer la mort, c’est totalement vain. »

Kurt à Hydra

« Give me a Leonard Cohen afterworld / So I can sigh eternally », murmure Kurt Cobain dans Pennyroyal Tea, deux vers que Jonathan Charette prend au pied de la lettre, en s’imaginant dans la dernière partie de son recueil un Kurt revivifié par le soleil caniculairedu paradis terrestre d’Hydra en Grèce, soupirant éternellement aux côtés d’un des plus célèbres résidents de l’île, devenu son protecteur. Une « retraite dans l’enchantement », là « où les abeilles piquent les citrons / qui se transforment en étoiles ».

En réalité, Leonard Cohen et Kurt Cobain ne se sont jamais rencontrés. Le légendaire poète montréalais déclarait en 1997 au magazine Rolling Stone qu’il aurait aimé avoir la chance de s’entretenir avec son admirateur et de l’accueillir en Californie dans son monastère bouddhiste (où il vivait à l’époque). Il reconnaissait aussi — humilité typiquement cohenesque — qu’il n’aurait probablement pas su quoi faire ou quoi dire afin de juguler son mal de vivre.

« Comme Kurt a tellement été dans la noirceur, explique Charette, j’ai décidé de le placer dans un lieu de lumière, où la mort n’existe plus, de l’installer avec Cohen et les dieux grecs, au Panthéon, là où il ne peut plus rien lui arriver. »

Jonathan Charette fait par ailleurs entendre dans « Chant de Courtney Love » la voix de la tempétueuse compagne de Cobain, souvent mise au banc des accusés par des disciples cherchant à tout prix quelqu’un sur qui jeter l’anathème — des théories de la conspiration ayant abondamment circulé veulent que le chanteur ait été assassiné à la demande de son amoureuse.

C’est donc par pure subversion que le poète soumet la leader de Hole à un procès, démonstration par l’absurde d’à quel point elle n’en méritait pas un. « Je pense qu’elle a beaucoup payé d’avoir été cette femme très exubérante, qui ne se gêne pas pour dire ce qu’elle pense, même si tout ce qu’on sait, c’est qu’elle a pris soin de Kurt au mieux de ses capacités. »

Livre hommage à une figure sacrificielle, qui a ramené du bout de la douleur d’indélébiles refrains d’insoumission, La passion de Cobain est sans doute, paradoxalement, le plus intime des recueils de Jonathan Charette, qu’il dédie à ses parents. On comprendra aussi entre les lignes que ces « souvenirs d’Aberdeen / où les roitelets pourchassent / les exclus dans la forêt » sont malheureusement également un peu les siens, remplacez Aberdeen, petite ville en périphérie de Seattle où Kurt a grandi, par Gatineau.

« Après m’être beaucoup rebellé, j’ai eu envie de dire merci à mes parents pour tout ce qu’ils m’ont donné. C’est important de se rebeller contre ses parents, de dire : “Non, je ne suis pas comme vous”, mais on finit toujours par se rendre compte qu’on leur ressemble plus qu’on se l’imaginait. »

La passion de Cobain

Jonathan Charette, Éditions de l’Écrou, Montréal, 2021, 104 pages

À voir en vidéo