L’avenir d’Haïti

Illustration: Amélie Grenier Gerda Cadostin, 63 ans, vit à Paris depuis 41 ans. Elle est romancière.

Quarante et un ans de cela, ma mère de l’eau dans les yeux, j’ai quitté Haïti de dépit sans secours. Miracle, pas besoin de visa pour la France. Entraide-emprunt le billet d’avion jusqu’à Bruxelles. Sans argent pour le train Bruxelles-Paris. Paris, ma finale destination. Seule avec un numéro de téléphone sans-espoir-espoir-quand-même. Mon histoire a fait son tour de transport dans l’avion. Peyi d’Haïti ! Gen Kose ! La quête bat son plein d’argent.

Quarante et un ans plus tard, devant ma fenêtre, soleil et montagne des Pyrénées, je revois Guérot, mon village de naissance ! Un manque pour toujours !

Entretemps, j’ai écrit Laisse folie courir. Emmelie Prophète a écrit Les villages de Dieu. Johnson Sabin, Peyi lòk. Et Jovenel Moïse, président d’Haïti ! Torturé, assassiné chez lui sans secours !

Quel avenir pour Haïti ?

Moi, c’est l’éducation qui m’a sauvée. Née sans père. J’ai grandi au milieu d’une famille maternelle villageoise, paysanne, analphabète, aimante. Ma mère m’a scolarisée très tôt. Ma vie est en éternel apprentissage.

Rêvons un peu :

Aider les villageois.es à rester sur leurs terres, à subvenir aux besoins de leurs familles.Quand je vois mon village Guérot qui s’est vidé dans les pays Chili, Saint-Domingue… Des Chiliens peau mate les chassent ou les fuient dans les bus. Quelle misère ! À Saint-Domingue où Nina Simone aurait pu chanter : Saint-Domingue trees bearing strange fruit.

Où sont les jeunes ? Où sont les cochons, les poules, les cabris, les patates douces, les vaches, les chevaux ? Aujourd’hui, les Haïtiens des villes mangent des poulets en sachet importés ! Où est le riz d’Haïti ? Où sont les rizières dans le département de l’Artibonite ?

Avec les milliards envoyés en Haïti chaque année par la diaspora, une gestion en bonne mère de famille pourrait encourager cette diaspora à investir une partie de cet argent dans le pays sous forme de microcrédits consentis aux paysans et aux petits commerçants.

 

Reboiser Haïti. Où sont les arbres ? Il y en avait pourtant partout en Haïti et jusque dans la littérature. Reboiser Haïti en apportant des solutions durables pour cuire les aliments.

Créer des écoles gratuites ou accessibles aux villageois.es avec en plus un repas par jour. Rendre la scolarité obligatoire pour les filles et les garçons.

Valoriser le créole, la culture et les langues. Permettre un apprentissage des langues dès le plus jeune âge. Valoriser et exporter le rara d’Haïti, au même titre que sa littérature, son café, sa peinture et son cacao.

Éducation sexuelle des filles. « Trouver un homme pour sauver sa situation. » Les filles doivent lutter pour en finir avec cette soumission. Éduquer les filles, les pousser, les aider à avoir un métier, à être libres, à mettre en place une contraception. Ainsi libres avec leurs corps, plus de grossesses aléatoires…

Aider des femmes à vivre de leur travail et de leur éducation sans être obligées de livrer leur sexe pour une pitance-tribulations. Ainsi devenues mères, elles éduqueront fils et filles à une responsabilité commune, à une morale commune.

Le sexe des filles n’est pas un terrain de jeu mâle. Apprendre aux hommes à respecter les femmes. Éduquer les hommes. Apprendre aux filles à dire non et aux garçons à accepter.

Ne pas abandonner ses objectifs pour prendre homme. Ce n’est pas une fin en soi. S’assumer. S’assumer. S’assumer. Même petitement. Se contenter de ce qu’on a, tout en travaillant à améliorer sa situation ou à la maintenir.

En politique, place aux femmes ! Bourses d’études pour faciliter les études supérieures. Mais comment faire pour que boursières et boursiers à l’étranger une fois diplômé.e.s reviennent en Haïti ?

La question de la sécurité.

Un emploi sans coucherie. Et… même pour les hommes, oui ! Quand on lit Masi de Gary Victor…

Un emploi même sans appui.

Ouvrir l’emploi aux diplômé.e.s quelles que soient leur origine sociale et géographique, leur peau très noire, qu’elles ou qu’ils s’appellent Dieuseul ou Dieumème, de gros nez épatés-épatant, leurs doigts trop courts, leurs cheveux crépus au naturel !

Nous sommes en Haïti, pays de nègres blancs, d’ébène à neige, mais surtout d’ébène, n’est-ce pas !

Aider la diaspora à revenir sur ses terres sans craindre pour leur vie. Quel.le Haïtien.ne ne rêve pas de revenir dans son pays d’Haïti ? Dans son village ? Ce pays glorieux et magique de tant de faits d’armes, de poésie, de résistance debout, de philosophie de vie, d’inventivité. Ce pays dont on garde fierté et amertume. Ce pays qu’on aime sans l’avoir revu depuis siècles et des siècles. Ou d’autres qui s’y rendent chaque année avec force oh-les-Saints-les-Anges-les-Invisibles ! Vous devant moi derrière !

Créer des centres de santé en pratiquant aussi la médecine par les feuilles. Que vivent les enfants, les adolescents et les jeunes adultes ! Haïti, le pays où l’on passe sa vie à mourir. Manque de soins. Pas de soins du tout. Pas d’argent pour rien. Ça pose la question d’aider les familles à s’en sortir.

Utiliser aussi dans les centres de santé la pharmacopée haïtienne pour soigner les malades. Autant que possible. Ce qui va offrir une alternative de soins, et valoriser du même coup notre médecine-feuilles.

Dettes. Il serait souhaitable :

— Que les dettes d’Haïti soient supprimées.

— Que la France rembourse à Haïti les 21 milliards ratiboisés, ce montant qu’Haïti a indûment versé à la France de 1825 à 1950.

— Que les riches d’Haïti paient les droits de douane, les impôts.

— Que chaque famille capable parraine des enfants d’Haïti dans leur scolarité et leur formation et leur devenir !

— Que l’élite haïtienne se débarrasse de sa mauvaise réputation de rapace. Crève-cœur d’en voir discutant mordicus le prix d’un petit avocat l’unique produit d’une petite marchande à la criée aux yeux rougis par le soleil et les tribulations.

Un gros travail à faire sur les mentalités. Mais je crois plus à l’éducation de la masse qui forcera les classes aisées à un quelconque changement. J’entends dire qu’en Haïti, on n’aime pas les pauvres ! Anmwe-e-e-e-e ! Au secou-ou-ou-ours ! Quel avenir pour les pauvres d’Haïti ?



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