Limpidare

Illustration: Amélie Grenier Romancier et journaliste, Gary Victor est né et vit à Port-au-Prince. Ses ouvrages sont publiés en France, au Canada et en Haïti.

Je suis revenu à moi en pensant immédiatement à La métamorphose de Kafka. J’étais immobile, mon corps comme prisonnier de la pesanteur, allongé sur le dos incapable de me retourner et de me remettre sur mes pattes comme si j’étais bien devenu un cafard. Mais tout était flou dans ma tête. J’émergeais sans doute d’un cauchemar. Je devrais assez vite retrouver l’usage de mes sens pour que ma perception de la réalité se normalise. J’essayais au moins de bouger de la tête. Je n’étais pas allongé dans mon lit, mais en pleine rue. Je voyais les façades crasseuses de bicoques, d’immeubles, dont certains montraient des impacts de balles. Quelques personnes me regardaient en discutant de manière que je n’entende pas ce qu’elles disaient. Que m’était-il arrivé ? Je ne me souvenais de rien. Pas même de mon nom. Mais je reconnaissais vaguement le quartier. Martissant ! Que diable faisais-je là, transformé en je ne sais quoi sur l’asphalte troué d’ornières ? J’essayai encore une fois de bouger. Cela me fut impossible, mais brusquement je me mis à rouler comme une boule de bowling… Pourquoi ai-je pensé à une boule de bowling ? Parce qu’en roulant j’allai heurter quelques-unes de ces personnes qui discutaient. Certaines arrivèrent à fuir, d’autres chutèrent, furent projetées dans les airs. La plupart, je ne sais comment, vinrent s’amalgamer à moi et je me sentis à la fois plus grand, plus lourd. Le mouvement avait duré à peine quelques secondes, puis tout s’immobilisa à nouveau. Quelqu’un me souffla rageusement à l’oreille : « Mais bouge un peu. Tu m’écrases le visage. » Je ne vis personne, mais la voix me fit sentir que je n’étais pas seul. J’entendis des pleurs, des cris, mais cela ne venait pas de l’extérieur, pas de la rue où j’étais toujours étendu cette fois la face contre le sol, mais de l’intérieur. De l’intérieur de quoi ? De l’intérieur de moi ? Je ne comprenais pas ce qui se passait. Le personnage de Kafka avait-il vécu un cauchemar ? Du point de vue du personnage ou de celui qui lisait son histoire ? La seule chose pour l’instant qui était certaine, j’en eus brusquement cette conviction : je n’étais pas un cafard. Physiquement, je ne voyais rien qui puisse m’autoriser à penser à une telle métamorphose, mais ce que je découvrais m’inquiétait encore plus. Une multitude de corps humains, des femmes, des hommes, des enfants, comme fusionnés, avec aussi des animaux, des porcs, des chiens, des rats, le tout formant une énorme boule qui devait faire une vingtaine de mètres de diamètre. On se remit à bouger dans un bruit sourd, une sorte de cacophonie macabre qui me rappela le passage de ce tremblement de terre qui ravagea la capitale. Cette fois, la boule que nous étions roula plus longtemps, passant sur l’avenue boueuse longeant le bord de mer colonisé par un bidonville hideux pour faire un virage sur une route qui nous mena devant le cimetière. Là, il se passa quelque chose qui me laissa pantois. Les murs de la nécropole s’effondrèrent. Je vis des tombes s’ouvrir ; des cadavres, des squelettes s’envoler dans le brouillard de poussière, un bon nombre d’entre eux venant s’incruster sur la boule qui s’était immobilisée. Pas pour longtemps. Elle commença à rouler comme si une main venait de la lancer avec force sur la route devant nous. Devant ce qui était le Palais présidentiel détruit par le séisme et jamais reconstruit, je vis une multitude d’hommes et de femmes éjecter des bureaux de fortune qui logeaient la présidence pour venir s’amalgamer sur la boule qui grossissait. À peine quelques minutes d’immobilisation que nous nous mîmes à rouler encore plus vite.

À ce moment, je compris, à défaut de savoir pourquoi j’étais dans cette situation, que tout cela était plus qu’illogique. La boule que nous étions ne pouvait pas ainsi rouler avec autant de vélocité en gravissant les collines qui surplombaient la ville. C’était contre les lois de la physique. C’était stupide ma réflexion. Nous ne devrions pas être là, nous, dans cette boule qui roulait, grossissait en aspirant tout ce qu’elle croisait d’apparemment vivants sur son passage : humains et animaux. Un hélicoptère passa prudemment, plusieurs fois, au-dessus de cette boule que nous étions devenus. Il portait les couleurs des Nations unies. Les pales de l’hélice soulevaient une poussière jaunâtre, arrachant des feuillets de tôles aux constructions de fortune. Les arbres devenus rachitiques se penchaient sous les rafales de l’hélice et des enfants qui mendiaient dans les rues s’enfuirent pour se mettre à l’abri, considérant peut-être cet appareil plus dangereux que cette boule qui grossissait toujours en aspirant indistinctement humains et animaux. Peut-être que nous n’étions rien de plus qu’une nouvelle expérience des étrangers. Une expérience pour quoi faire ? Ces étrangers nous avaient suffisamment prouvé qu’ils se foutaient de nous.

Je me souvins brusquement. J’avais été atteint d’une balle en traversant Martissant. J’avais voulu franchir ce quartier abandonné à un gang, sur une bicyclette. Pourquoi une bicyclette ? L’impact du projectile m’avait projeté sur le sol. Ma bécane était allée se briser au fond d’un égout à ciel ouvert. J’avais perdu connaissance. Quand je m’étais réveillé, je faisais partie de cette chose, de cette boule qui croissait sans cesse, ratissant toute vie sur sa trajectoire.

La boule continuait à rouler. Elle était devenue si énorme qu’elle brisait des quartiers entiers. Parfois, elle ne roulait plus. Elle devenait comme une balle de base-ball. Une main experte l’envoyait contre la montagne et là, elle démembrait des villas, des bidonvilles qui dévalaient les pentes dans un vacarme apocalyptique. À l’intérieur de la boule, à chaque impact alors, on entendait des cris, des débuts de chants religieux, mais on était tellement entassés les uns sur les autres, pire que dans un navire négrier, qu’il ne restait de souffle à personne pour poursuivre un chant qui devait être une demande d’aide à Dieu ou au diable. Parfois, la boule ne se projetait pas sur les collines ou sur les montagnes. Elle passait et repassait dessus doucement jusqu’à ce que tout soit aspiré ou disparaisse. C’était un enfer qu’on n’avait jamais imaginé et sans doute la plupart de nous dans la boule avaient déjà perdu l’esprit.

On roulait toujours. Parfois, on nous catapultait avec des trajectoires bien étudiées, en des points bien précis de la montagne. Je ne me préoccupais plus de l’extérieur, de ce que la boule amalgamait, détruisait, fracassait, nettoyait. Je faisais une expérience grégaire puante. Le cul d’un politicien sur mon visage manqua m’étouffer. Je fus suffoqué par l’haleine fétide d’un porc arraché dans un ravin où il bouffait les exploits d’un escadron de la mort du régime en place. Au sommet de la plus haute montagne de l’île, je vis avec ce qui me restait de conscience, une figure géométrique. C’était parfois une croix, parfois un vèvè. La figure, constamment changeante, était tracée avec des nuages et de la poussière de lune. Je sentis qu’on soupesait la boule gigantesque que nous étions devenus. On se mit à aller et à revenir dans un mouvement de balançoire qui s’accélérait. Je devinai que celui qui nous imprimait ce mouvement calculait bien son lancer. Nous voulûmes crier de nous laisser revenir là où nous étions, pour que nous continuions à être ce que nous étions, ce que nous avions voulu être. Nos rêves étaient bien nos rêves. Nos folies, nos folies. Notre boue, notre boue. Nos dirigeants crasseux et puants, nos dirigeants. Personne n’entendit nos supplications. La boule s’envola vers la croix-vèvè pour l’atteindre de plein fouet. Tout s’éteignit alors dans une explosion apocalyptique. Il ne resta plus rien sinon le dernier couplet de l’hymne national transformé en un ver de terre qui se glissa subrepticement dans un trou noir.



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