AYITI

Illustration: Amélie Grenier Poète, écrivain, essayiste, Rodney Saint-Éloi est l’auteur d’une quinzaine de titres de poésie.

1

je ne sais pas ce que veut dire ayiti. il faut dire que je ne sais pas grand-chose des encyclopédies ni de la géographie des îles. je ne sais pas grand-chose non plus du savoir des humains. je préfère la science des plantes, des vaches et des fourmis folles. ayiti veut dire, dans le lexique des anolis, terre haute ; les serpents sifflent dans mon dos que ayiti est plutôt terre naufragée, pays pourri jusqu’à la moelle des os. je ne sais rien du pays sinon qu’il n’en est de la terre et du cœur des humains que cette boue gluante d’après l’orage. dire que je suis né là-bas, à cavaillon, dans cette ville tyrannisée par le soleil et bercée par la rivière. mon ombilic est bien enterré sous un flamboyant rouge. c’est là-bas que j’ai appris à regarder le ciel et les mornes bleus, entre les touffes de vétiver. ma mère, voulant me doter d’un destin d’homme, m’appelait de tout son cœur de mère ingénieur, docteur, aviateur. j’ai à vous dire avant d’entrer dans l’aventure de mes sept folies que dans mon sang coule le grand mal du pays, et à l’école, il n’y avait pas d’instituteur pour me fourrer dans la tête, à grands coups de matraques, le mot bonheur.

2

enfant, j’avais un vrai métier, un métier dont on disait le plus grand bien, j’étais adulte avant d’être enfant. un homme de bien. un homme qui plantait dans la maison l’arbre de l’espoir. un homme qui disait pain et le pain atterrissait sur la table. un homme qui connaissait les astuces pour amadouer la faim. ma mère voulait que je grandisse vite, pour qu’elle puisse dire aux potentats de la ville, aux voleurs légaux à grand veston rempli de phrases latines, aux grands fossoyeurs de la république et aux médisants mal parlants devant l’éternel : voici mon fils, voici le fruit de mes entrailles, ah, mon fils n’est pas n’importe qui, ah, mon fils est un monsieur. l’enfance ne dure pas chez les humbles. il nous faut vite contraindre le temps à s’envoler pour que dans la fumée des trois roches du feu fondent le malheur et la misère des jours. il reste toujours dieu et la chance sur qui compter. comme dieu est loin, bien trop loin pour nos besoins toujours trop grands, et comme dieu entend rarement la prière des ayitiens, nous nous sommes tous rabattus sur monseigneur la chance. heureusement qu’il y avait la rivière. les enfants construisaient de petits bateaux de papier, mes camarades et moi dessinions les vœux en forme de papillons et de coccinelles, on les jetait à la tête de la rivière, ces petits bateaux, quand pointe le matin aux premiers rayons de soleil, pour qu’ils puissent aller loin très loin, avec dedans nos rêves de pain, d’épices, de villes, d’amour en noir et blanc.

 

3

enfants, on avait des rêves. même quand on grattait nos morpions, on rêvait. on rêvait de grosses assiettes de nourritures, de coca-cola, de la reine d’angleterre. on rêvait de la chanteuse madonna, du roi pelé. on avait des rêves plus gros que le ciel. on rêvait en plein jour. on rêvait l’après-midi en voyant les nuages passer. on rêvait d’avion à réaction, de neige et de pays blanc de blanc. on rêvait du gros lot de la loterie nationale, de sirène de baleine. puisque la vie nous avait fait faux bond, on avait appris à nous jeter dans la barque des lubies. on racontait nos rêves le matin sur la galerie avec de grands paquets de mots, on jouait à qui avait rêvé le rêve le plus majestueux. on rêvait tous de père. on rêve toujours de ce qui manque. les pères sont des fantômes qui courent l’eau de la rivière et qui, en échos, finissent en grands fracas de tonnerres dans la rivière. les pères s’effritent à l’ombre des rêves. à l’autre bout, il y avait la mer, nous fixions toujours là-bas, l’autre rive, en pariant que ce sera là, là-bas, au pays des hommes blancs, que nous finirons nos jours, avec tous nos rêves, bien ficelés dans nos poches.

4

enfant, je dormais avec le cercueil de ma grand-mère tida. je le caressais de mes yeux, le cercueil. accroché au haut du lit, le cercueil me regardait, et quand l’assistance disait crik, c’est le cercueil qui répondait crak. c’était à chatry en haut du morne. les cabris ne bêlaient pas la nuit. les rats ne s’empressaient pas de sortir de leur trou. eux aussi avaient peur des fusils. eux aussi avaient peur de la dictature et des tontons macoutes. ma grand-mère gardait près d’elle son cercueil, pour la dignité du corps, pour le salut de l’âme, pour la route des invisibles. cela détournait du chemin, un cercueil. voici la croix de ta maman. voici la croix pour les malfaisants. pour les gros zozos.

comme ça, tida achetait sa paix. que pouvait-on contre un cercueil ?

5

moi, j’avais mon cerf-volant qui errait d’un monde à l’autre. mon cerf-volant survolait la mer des tropiques. je n’étais pas raciste. je ne connaissais pas le mot racisme. je ne connaissais pas les couleurs. tida disait que j’étais le prince d’un royaume nouveau que les humains ne fréquentent pas. j’étais un enfant noir, mais je ne savais pas que j’étais noir. j’étais simplement un bon petit nèg, un prince qui voyageait la nuit en couleurs sur toutes les mers, et moi je rêvais de rêver de mon cerf-volant qui n’avait pas de limites et qui franchissait toutes les terres toutes les frontières. moi, nègre noir, j’avais un destin de grandeur, je disais non à la dictature des huit millions d’ayitiens, je disais non à la tyrannie des moustiques, et je dénonçais l’imposture des zozocrates au pays pourri, et j’enrageais contre les apprentis-péteurs-dictateurs et les petits charognards papa-doc-baby-doc qui volaient les rêves des enfants.

6

puisque je n’ai ni père ni pays, et puisque ma mère bertha est morte, je suis bien ce qu’on appelle dans les états civils un orphelin ; et un orphelin, ça n’a pas de terre où reposer sa tête, ça n’a pas d’oiseau avec qui dialoguer quand il fait triste, un orphelin, ça n’a pas de poumon pour rire, pas de mouchoir pour pleurer. cela fait longtemps que je ne suis pas moi-même, et que je vis sans miroir dans une chambre sans fenêtre, et puisque le pays d’où je suis né n’est pas un pays, je me suis fait prévisible comme un lapin fainéant. cela fait longtemps que j’existe fou parmi les fourmis rouges. pour allumer l’espoir, puisqu’il ne faut pas vivre sans espoir, puisqu’il ne faut pas vivre sans rêve, j’ai fermé les yeux et je me suis donné à la mer, qui me jeta un matin du côté de l’exil. me voici, aux quatre vents, moi nègre noir, errant, d’un archipel à l’autre. puisque je n’ai pas de pays, il faut bien que je trouve un petit territoire où écrire le royaume de ce monde. il faut bien que je parle d’une enfance créole, de la possibilité d’une île, et d’une chanson qui dit la légende de tida et de mes camarades qui avaient pour nom caca-diable, dieu-qui-fait, jésus-miracle, l’éternel-mon-sauveur, excellent-extraordinaire. puisque je n’ai plus de pays, il faudra bien que j’ouvre les bras pour embrasser l’exil, en riant ou en pleurant, même sans joie, tout en me présentant comme un coquelicot clamant dans un fort excès de nostalgie que j’avais une ville d’eau, de terre et d’arcs-en-ciel heureux.



À voir en vidéo

Consultez la suite du dossier

AYITI

AYITI

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....

«Ayiti cheri»

«Ayiti cheri»

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....

Poteau-mitan

Poteau-mitan

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....

Limpidare

Limpidare

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....

L’avenir d’Haïti

L’avenir d’Haïti

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....

Une mort si secrète

Une mort si secrète

«Le Devoir» a invité sept auteurs haïtiens et issus de la diaspora haïtienne à réfléchir à l’avenir de leur peyi cheri....