«Les Terriens»: la fille magique

Ode à la non-conformité, «Les Terriens» exige du lecteur qu’il abandonne toute rationalité au vestiaire afin de se délecter de ce déroutant voyage auquel la romancière Sayaka Murata le convie.
Photo: Bungeishunju Ltd Ode à la non-conformité, «Les Terriens» exige du lecteur qu’il abandonne toute rationalité au vestiaire afin de se délecter de ce déroutant voyage auquel la romancière Sayaka Murata le convie.

Vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, Konbini. La fille de la supérette (Denoël, 2018) mettait en scène une femme dans la trentaine travaillant comme caissière à temps partiel dans un dépanneur. Contrairement à ses amies mariées, mères de famille et occupant un emploi stable, elle n’avait que pour ambition d’en faire le moins possible dans une société où la performance est reine.

Avec son humour et son imaginaire singuliers, la Japonaise Sayaka Murata, qui a travaillé 18 ans dans une supérette, faisait dans ce premier roman l’éloge du refus de la conformité. Avec Les Terriens, la romancière, née en 1979, poursuit sa réflexion, mais cette fois elle va encore plus loin dans l’étrangeté, pour ne pas dire la bizarrerie. Et ce n’est certainement pas un reproche.

Fillette solitaire, bonne élève, Natsuki croit dur comme fer qu’elle est une mahô shôjo, c’est-à-dire une fille magique qui combat les forces du Mal, comme dans les mangas. Armée de sa baguette en origami et de son miroir compact à transformation, elle protège donc la Terre grâce à ses pouvoirs en compagnie de son hérisson en peluche : « Originaire de la planète Pohapipinpobopia, et sentant que la Terre était en danger, Pyûto était venu parmi nous en qualité de policier magique. »

Alors qu’on ne sait pas encore si Sayaka Murata donne dans la mignardise en dépeignant à hauteur de fillette à l’imagination débordante une famille japonaise attachée à ses traditions ou si elle emprunte la voie de la fantaisie et de la science-fiction, on comprend très tôt que le récit de cette préado pas comme les autres ira en s’assombrissant.

« Avoir une poubelle dans une maison, c’est pratique. Chez nous, ce rôle m’a été attribué. Lorsque mon père, ma mère ou ma sœur ne peuvent plus supporter ce qu’ils ressentent, ils s’en débarrassent sur moi, tout simplement. »

S’attachant à cette héroïne innocente et résiliente, le lecteur découvre avec effroi le sort que la romancière lui réserve : « D’un mouvement brusque, je recrache ce que j’ai dans la bouche. La substance qui macule le sol n’est ni de l’urine ni du sang, mais un liquide étrange, qui rappelle le yaourt. »

« Quoi qu’il arrive, on doit survivre », répètent Natsuki et son cousin Yû, qui se prétend extraterrestre. Ayant été séparés par leur famille pour s’être livrés à des jeux interdits, tous deux se retrouveront à l’âge adulte. Et si vous croyez que l’aspect magique ou cosmique du roman disparaîtra à ce moment-là, détrompez-vous.

Ode à la non-conformité, Les Terriens exige du lecteur qu’il abandonne toute rationalité au vestiaire afin de se délecter de ce déroutant voyage auquel la romancière le convie. Écorchant au passage les ardents défenseurs du couple traditionnel et de la famille nucléaire que leur impose la société, Sayaka Murata tire férocement à boulets rouges sur ceux pour qui la femme n’est qu’un appareil reproducteur, une machine à sexe pour satisfaire les pulsions du sexe opposé par le truchement de personnages, féminins et masculins, tous plus détestables les uns que les autres, quand ils ne sont pas carrément monstrueux.

Et que dire de la finale ? Avec une économie de mots, des descriptions qui laissent place à l’imagination et un rythme de plus en plus exaltant, l’autrice nous mène vers une conclusion aussi horrifiante qu’éblouissante où elle célèbre une nature humaine totalement décomplexée.

Les Terriens

★★★ 1/2

Sayaka Murata, traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon, Denoël, Paris, 2021, 242 pages

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