«Mon bourricot»: Pologne-Kazakhstan Express

Écrivain, poète et journaliste polonais né en 1960 à Varsovie, Andrzej Stasiuk est considéré comme le chef de file de la littérature polonaise contemporaine.
Photo: Kamil Gubała Écrivain, poète et journaliste polonais né en 1960 à Varsovie, Andrzej Stasiuk est considéré comme le chef de file de la littérature polonaise contemporaine.

Qui dit route, dit aussi véhicule. Le légendaire Hudson Comodore 1949 de Neal Cassady immortalisé par Jack Kerouac dans On the Road. Le fidèle combi Volkswagen avec lequel dans l’enfance Ivan Jablonka et sa famille ont sillonné l’Europe tous les étés (En camping-car, Seuil, 2018). La vieille Matrix, mélange d’auto, de dortoir et de cuisine, dans laquelle vous avez exploré toute la Nouvelle-Angleterre il y a deux ans.

Pour Andrzej Stasiuk, le bonheur sur quatre roues est une sorte d’hybride mécanique entre une chèvre, une mule et un cheval de trait. Un Suzuki Vitara vert bouteille de douze ans et trois cent mille kilomètres au compteur, avec lequel il entend se rendre en Mongolie depuis sa Pologne, à travers l’Ukraine, la Russie et le Kazakhstan — et retour. Un voyage qu’il raconte avec sa verve slave dans Mon bourricot.

Avec Z., son compagnon de fortune, ils vont avaler du sable et du bitume, roulant souvent chaque jour en ligne droite jusqu’à 1000 kilomètres et préférant rester dans la périphérie des villes — aires de repos pour routiers, bouis-bouis plantés au milieu de nulle part.

Écrivain, poète et journaliste polonais né en 1960 à Varsovie, parfois comparé à Kerouac et à Kapuściński, Andrzej Stasiuk est considéré comme le chef de file de la littérature polonaise contemporaine. Dissident politique dans la Pologne des années 1980, il est l’auteur d’une quinzaine de livres, dont quatorze sont traduits en français.

Dans L’Est (Actes Sud, 2017, prix Nicolas Bouvier/Étonnants Voyageurs en 2018), il nous entraînait des confins de la Pologne jusqu’à la Chine, en passant par la Sibérie, la Mongolie et le Kirghizistan.

Dans Mon bourricot, une fois encore, Stasiuk se fait une joie de tourner le dos à l’Occident, « où il y avait trop de règles que je ne comprenais pas », et renouvelle à chaque nid-de-poule sa critique du consumérisme. Stasiuk n’aime pas l’Europe, celle « des plages pas chères, vols pas chers, baise pas chère, pétrole pas cher ». Il maudit les GPS et voue un amour sans bornes aux cartes routières, cette « tentative humaine de sauver le monde de l’érosion ».

Au volant de leur « tapis volant à moteur de deux litres », ils voient les noms qui défilent à petite vitesse et l’Histoire s’incarner sous leurs yeux. S’approchant de plus en plus de l’Asie et de cette espèce d’infini qui, à ses yeux, « manquait à l’Europe perdue dans ses bavardages et ses digressions ».

Avec quelques bidons de plastique remplis d’essence et attachés à la va-comme-je-te-pousse sur le toit, « comme des kamikazes ou des chahids motorisés », l’homme n’a qu’une seule et unique crainte : les flics. Planqués, bedonnants, russes ou kazakhs, mi-anges mi-démons, toujours hautement corruptibles, ils sont la terreur du voyageur, même celui qui croit n’avoir rien à se reprocher.

C’est ainsi qu’avec un formidable sens du récit (et du timing), sa rencontre avec une paire de représentants de la loi sur une route du Kazakhstan — en qui il ne peut s’empêcher de voir des héritiers de Gengis Khan et de Tamerlan — constitue l’un des moments forts du livre.

Avec une préférence marquée pour les trous perdus, une bonne dose d’humour désinvolte, un peu de cynisme teinté d’amertume et une grande sensibilité, Andrzej Stasiuk ponctue son récit d’envolées imaginaires.

« Pourquoi va-t-on dans certains endroits, et pas dans d’autres ? À quoi obéit-on ? À quel appel ? » se demande-t-il. Sourire en coin, il se dit que Dieu y serait peut-être pour quelque chose. « Il m’envoie contempler Sa création. Il m’envoie à Khromtaou, dans les sables infinis, dans l’horizon gris de chaleur, dans les trous perdus, dans l’imprévisible. Je ne proteste jamais. Je me lève, fais le plein et prends la route. »

Avec une voix unique et du souffle, c’est là toute sa philosophie, traversée de fantaisie, de poésie de la route et d’effluves de diesel.

Mon bourricot

★★★ 1/2

Andrzej Stasiuk, traduit du polonais par Charles Zaremba, Actes Sud, Arles, 2021, 224 pages

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