Tendre l’oreille

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Comprendre ce qui nous entoure

Quel beau livre, quelle intelligence ! Quand je ne dis rien je pense encore donne du plaisir de lecture, mais stimule aussi notre vision du monde qui nous sollicite à chaque instant. L’œuvre ouvre l’esprit de son autrice, trace un chemin sinueux à partir de ses réflexions, de ses perceptions. Et cela donne une œuvre chaude, riche et intense. C’est peu dire le plaisir que nous avons pris à sa lecture tant sont foisonnantes les diversités de points de vue, les vérités potentielles proposées et qui s’imposent selon l’optique qui nous pousse à saisir l’exactitude d’une pensée, d’une vision, d’une écoute.

Or, cette impossibilité d’arrêter une seule vérité du monde crée de l’inquiétude, un tremblement de soi qui ne cesse de déstabiliser. Cette introspection proposée par la poète nous renvoie à notre propre fragilité devant les doutes qui s’imposent à trop vouloir s’insinuer dans une perspective unitaire de nos sens.

Ce livre participe à la fois de l’autobiographie et de l’essai philosophique, se déploie autour des notions de consommation ou de possession. La poète écoute les voix qui la rejoignent, qu’elle entend à la dérobée, à la manière d’une Nathalie Sarraute qui impose sa quête des sous-conversations, qui s’inquiète devant la moindre expression ambiguë. On entend, on ne sait pas comment arrêter le sens exact de ce qui se prononce autour de soi, à propos de soi. De même, ne sait-on pas toujours pourquoi on s’attarde à tel détail, pourquoi telle activité ou tel objet suscite plus sa passion qu’un autre. C’est l’univers trouble de la poète tout entier remis en question devant le moindre choix, le moindre mot.

« Je sais que pour tenir la folie à distance, il faut apprendre à se voiler. Même si tout le monde parle dans sa tête, personne ne le montre, on croirait que les fous oublient de se taire comme j’oublie certains soirs de fermer les rideaux », précise-t-elle avec acuité.

Tout le recueil tient compte de ces pensées déferlantes qui troublent les sentiments, qui interdisent la paix intérieure.

Il est difficile de rendre compte d’un livre aussi foisonnant, écrit en grandes proses denses qui multiplient les scènes déconcertantes pour la poète, que ce soit marcher dans la rue, aller au théâtre ou simplement penser. Ce livre convoque l’angoisse de vivre et, du même coup, l’impossibilité pour elle d’en accepter la simplicité. « À certaines heures avoir un corps / est difficile » car « quand tu marches dans la ville / tu deviens un corps / il t’arrive des choses que tu préférerais oublier ». La déshumanisation n’alarme pas moins : « dans les magasins tu deviens ton argent / dans les restaurants tu deviens une table. »

Seul bémol, mais il est d’importance, cette autrice tombe, elle aussi, dans le piège actuel des listes et des listes et encore des listes… Retenons entre autres, avec consternation, les 18 « j’ai connu des gens » dans la partie intitulée « ce que nous avons, ce que je ne suis pas », et les 18 « il y a » dans la partie précédente. Force est de se demander quand les éditeurs vont-ils enfin réagir et essayer de convaincre leurs auteurs et leurs autrices que cette béquille est navrante, bête à pleurer et qu’elle réduit la qualité intrinsèque de leurs œuvres.

Les restes

Thomas King, une haute figure des Premières Nations, nous offre, avec Fragments d’un monde en ruine, un premier recueil de poésie qu’il introduit assez semblablement au début de son roman La femme tombée du ciel, deux œuvres publiées chez Mémoire d’encrier. Cette proposition poétique ramasse divers points de vue qui vont du fragment politique, des récits liés à des tranches de vie, de l’humour noir et surtout des mythes dont la pertinence tient à lamémoire d’un peuple.

D’emblée, le recueil est placé sous l’égide des animaux tutélaires, des mises en scène cérémonielles remontant à la création du monde, d’un monde qui se joue bien de l’image d’Adam. Il s’agit d’autre chose, à savoir de bien ramener les images de cette naissance encore vivace, car il faut « balise[r] les montagnes / déterre[r] les histoires / peigne[r] les os. » Les fables animalières, convoquées pour éclairer le propos, détournent le tragique de ce qui se délite, dévient la souffrance actuelle des laissés-pour-compte.

Mais ce n’est pas tout, puisque les souvenirs de famille, les images du grand-père ou de la mère, les moments de tendresse viennent dire autrement l’apprentissage du monde : « Quand je me sens frustré, / je vais à la rivière / lancer des pierres / dans l’eau. // Je suis comme ça // D’autres bombardent des villes. » La conscience du tragique joue aussi dans ce recueil un rôle fondamental : « Quelque part dans l’espace, / une plateforme de missiles / plane en orbite // Lasse. / Elle se demande, dans la solitude absolue, / s’il serait bien difficile / d’abattre une étoile. » Ce ton-là donne sa couleur à l’ensemble de ce livre.

Au-dessus de toutes ces confidences plane une aura de tristesse profonde qui ne se déploie jamais dans les larmes, mais plutôt dans une ouverture particulièrement fragile. Et un défaitisme se manifeste éloquemment alors que six poèmes se terminent par cette assertion : « Mais il n’y a aucun espoir. »

Sous la surface

Dissection (désir) n’est pas toujours clair, fraie avec des combinaisons surréalistes faites de heurts et d’images hétéroclites, mais c’est quelquefois fulgurant. Nous aurions souhaité que le sujet du livre soit mieux cerné, ou qu’il nous soit plus accessible. Qu’y faire sinon admettre que cette arrivée en poésie se fait sous les meilleurs augures quand nous avons affaire à un spécialiste de Marcel Labine.

La volonté de Dissection annoncée par le titre trouve des chemins biscornus où l’alcool est convié à surseoir à l’aveuglement, où le feu interne comme externe préside à la renaissance des sens. Parfois, nous ne sommes pas loin de la vivisection des chairs : « je vide les perdrix de leurs enfants / les accroche à la cime des épinettes. » Accéder à cette poésie n’est donc pas de tout repos.

Quand « il neige des cartouches / les enfants font des anges / dans la fumée », image ouvrant ainsi la voie à une morbidité à la limite de la complaisance, mais assumée pleinement, sans compromis, mettant le corps en morceaux, soumettant les chairs à la décomposition, l’âme faisandée. Ce recueil a cette force de ne faire aucun détour devant le sordide qui, presque à chaque page, étale la faillite de l’humanité, car « perdus au fond des décombres / nos cicatrices sont une promesse d’étreinte. »

La rédemption en ce monde semble irrémédiablement impossible. Alors que « l’haleine des massacres s’épaissit / les larves sortent du creux des paumes […] // les dépouilles ont des airs de peste noire. » Cette immersion dans l’œuvre diabolique de la souffrance et du sang donne le frisson. Et comme le dirait le poète : « je feuillette les manuscrits brûlés / [et] à chaque page tournée / un enfant moisit. »

N’empêche, il faut dépasser, pour qui a le cœur bien accroché, cet étalement presque névrotique afin de saisir au plus profond de soi l’écho d’une poésie noire, mais douloureusement efficace.

Quand je ne dis rien je pense encore | ★★★★ | Camille Readman Prud’homme, L’Oie de Cravan, Montréal, 2021, 108 pages // Fragments d’un monde en ruine | ★★★ ​1/2 | Thomas King, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 112 pages /// Dissection (désir) | ★★★ ​1/2 | Félix Durand, Le Lézard amoureux, Montréal, 2021, 84 pages

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