Edgar Morin, un siècle de lumières

Conscient de ses nombreuses erreurs, dont les deux plus grandes, être pacifiste avant la Seconde Guerre mondiale puis stalinien après, Edgar Morin nous pousse à nous remettre en question, à faire notre autocritique. Se tromper, ce n’est pas grave, mais il faut être capable de s’en rendre compte.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Conscient de ses nombreuses erreurs, dont les deux plus grandes, être pacifiste avant la Seconde Guerre mondiale puis stalinien après, Edgar Morin nous pousse à nous remettre en question, à faire notre autocritique. Se tromper, ce n’est pas grave, mais il faut être capable de s’en rendre compte.

Penseur de la « complexité » et ancien résistant acclamé jusqu’à l’Élysée, le philosophe fête jeudi ses 100 ans. Animé d’une passion pour l’existence hors du commun, mais angoissé par la mort, il raconte à Libération ses doutes et ses espoirs.

Mais comment fait-il ? Comment fait-il à son âge pour, en un sourire fripon, séduire ses interlocuteurs, les envelopper goulûment avec son regard dans une forme de bonté ouatée qui susurre, naturellement, que tout va bien se passer ? Edgar Morin est là, assis dans l’entrée d’un restaurant italien, entre deux tables, rue du Cherche-Midi (VIe arrondissement de Paris). Il a acheté récemment un appartement en face, pourquoi pas, après tout il n’a que 100 ans, autant investir. La pizzeria joliment bourgeoise est devenue sa cantine, il y est presque comme chez lui, ce n’est pas encore ouvert, les serveurs et les cuisiniers s’affairent avant le coup de feu, et lui, il sourit. Pour le photographe, il met son chapeau, l’enlève, le remet, joue avec, il demande du café, avec un peu de miel, panique dans les cuisines, il n’y a pas de miel, quelle cuisine n’a pas de miel ? Où est-ce qu’on va trouver du miel ? Ah non, vraiment pas, désolé, ce n’est pas grave, allez, il est passé à autre chose.

Edgar Morin a 100 ans, et la France le célèbre. Jeudi, il est attendu à l’Élysée : réception et dîner pour rendre hommage au « résistant ». Vendredi, une plaque pour sa fondation sera dévoilée, place Baudoyer, dans le IVe, avant un raout à l’hôtel de ville de Paris et un discours d’Anne Hidalgo (la mairesse). Sans parler d’une pièce de théâtre au festival d’Avignon dans la cour des Papes, le 13 juillet, avec Judith Chemla, Christiane Taubira, Pascal Ory, Pablo Servigne pour saluer « l’infatigable arpenteur des chemins de l’espérance, anthropologue de la mort et sociologue du temps présent »… Son dernier ouvrage, Leçons d’un siècle de vie, déjà évoqué longuement dans Libé, cartonne en librairie (vendu en un mois à plus de 50 000 exemplaires).

« Simple, humble, bienveillant »

De cette célébrité, le sociologue du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) penseur de la complexité n’est pas dupe : « C’est l’approche du centenaire qui m’a glorifié. » « Ça ne lui monte pas à la tête, ajoute sa femme, Sabah Abouessalam. Il est resté simple, humble, bienveillant, il ne met pas de distance entre lui et les gens. »

Morin, certains ne le chérissent pas tant pour ce qu’il dit et ce qu’il écrit, qui ne plairait pas toujours à Macron et à Hidalgo s’ils le lisaient vraiment, mais parce qu’il est encore là, tout simplement, avec toute sa tête et son grand sourire, comme s’il était immortel (et donc nous avec lui). Il est le grand-père de tous les Français, la mémoire du siècle précédent, lui le fils de juifs de Thessalonique, né Nahoum, devenu Morin dans la Résistance, qui a toujours voulu se construire en marge pour finir par faire l’unanimité presque par hasard.

On s’assoit au fond du restaurant, il enlève son chapeau, garde le foulard élégant, il dit : « J’ai un sentiment profond de déviance et d’exclusion. Je me suis exclu de ma famille, j’ai été exclu du Parti communiste, ma manière de faire de la socio semblait extravagante à beaucoup de mes collègues, etc. » Il continue : « Mon œuvre a suscité beaucoup d’incompréhension, d’ironie, de critiques et fort heureusement pour moi mes livres comme des arbres ont répandu leurs graines de façons dispersées un peu partout dans le monde. » De L’an zéro de l’Allemagne (1946) à Leçons d’un siècle de vie, en passant par les six volumes de la Méthode (1977-2006), Autocritique (1959), La rumeur d’Orléans (1969), ou Terre-Patrie (1993), l’intellectuel a publié plus d’une centaine d’ouvrages. Avec, la folie du succès aidant, une forte accélération des sorties ces vingt dernières années, où il ne cesse notamment d’alerter sur la catastrophe climatique en cours, la crise de nos démocraties occidentales ou encore la nécessité d’une bienveillance commune pour pouvoir vivre ensemble. L’homme de gauche, à la fois « libertaire, socialiste, communiste et écologiste » donne aussi des entretiens avec des personnalités controversées, comme Tariq Ramadan (2017) ou Pierre Rabhi (2021), sans que cela semble émouvoir grand monde. Tout coule sur lui désormais, même le conflit israélo-palestinien qui lui valut certaines de ses plus grandes polémiques, lui qui dut se défendre plus que de raison d’être « anti-juif ».

L’attachée de presse en profite pour sortir une liasse de lettres : la récolte de la semaine. Des fans qui lui écrivent d’un peu partout pour dire leur inspiration, leur attachement, voire leur amour. Le séducteur historique, marié quatre fois, qui a eu deux filles, dit, pudiquement : « Je reçois des lettres de sentiments. Ça me plaît beaucoup. » Il ajoute : « Quand les gens me disent que leur vie a été transformée parce qu’ils m’ont lu, ça me donne un plaisir fou. J’ai besoin de ce courage parce que j’ai toujours eu le sentiment que ce que je pense est nécessaire et je vois que ce n’est pas utilisé par les responsables politiques, syndicaux ou autres. »

« Je ne suis pas déprimé »

Edgar Morin garde cette impression tenace de parler dans le vide. Aux décorations symboliques, il préférerait des actes. Dans Leçons d’un siècle de vie, il revient longuement sur ses années dans la Résistance. Il alerte sur « l’histoire inattendue », sur ces événements que l’on ne peut prévoir et qui font basculer le monde. Conscient de ses nombreuses erreurs, dont les deux plus grandes, être pacifiste avant la Seconde Guerre mondiale puis stalinien après, Edgar Morin nous pousse à nous remettre en question, à faire notre autocritique. Se tromper, ce n’est pas grave, mais il faut être capable de s’en rendre compte. Il écrit : « Vivre est naviguer dans un océan d’incertitudes en se ravitaillant dans des îles de certitudes. »

Dans ce restaurant italien, où des saveurs de pizza fraîches remontent des cuisines, Edgar Morin se penche vers nous, fait de grands gestes, loue les grands hommes comme Mandela et Soljenitsyne, salue les identités plurielles, célèbre le « je » dans le « nous » et le « nous » dans le « je » ou défend l’amélioration des relations humaines, simple et naturelle, contre l’« Homo augmenté », transhumaniste, déconnecté et individualiste. Mais, un sujet flotte dans l’air, en creux : la mort. Le généticien Axel Kahn, disparu mardi, autre figure française tutélaire, avait annoncé à tout le monde qu’il avait un cancer, que partir, ce n’est pas si grave, et qu’il était heureux d’avoir aussi bien vécu. Pour Edgar Morin, le sujet est bien plus ambivalent.

À 100 ans, il aime la vie et il aimerait bien que ça continue. « Je ne suis pas déprimé, je me sens toujours tonique », affirme-t-il. On lui pose souvent la question du secret de sa longévité, la potion magique qu’il aurait volée à Panoramix. Il explique : « Je crois qu’on doit garder les curiosités et les élans de l’enfance, les aspirations de l’adolescence, un peu de sens des responsabilités de l’adulte et tirer quelques leçons de l’expérience d’une vie, ce que certains appellent sagesse. Mais pour moi, la sagesse ce n’est pas le repli hors du monde, c’est se projeter dans le monde en essayant de lier étroitement la raison et la passion. La raison seule est glacée et la passion seule conduit à la folie. Je n’ai pas perdu la passion de vivre, d’aimer, de souffrir quand je vois des cruautés épouvantables. »

Je crois qu’on doit garder les curiosités et les élans de l’enfance, les aspirations de l’adolescence, un peu de sens des responsabilités de l’adulte et tirer quelques leçons de l’expérience d’une vie, ce que certains appellent sagesse

 

« Pris d’angoisse »

Tout de même, il ne peut s’empêcher de sentir le poids du temps. Chaque interview le ravit, mais l’épuise. Les passages pour des contrôles à l’hôpital sont de plus en plus fréquents. « Vous savez [il commence souvent ses phrases par “vous savez”, même si, on ne sait pas…] Vous savez, c’est très bizarre : quand je suis entré dans les 80 ans, je me suis dit “c’est l’âge où je dois mourir”, donc je m’attendais à mourir. Quand j’ai eu 90, les années passaient, je me sentais en forme et j’ai eu l’impression que ça allait continuer indéfiniment. Et près des 100 ans, à nouveau la date de ma mortalité m’a saisie. »

Parfois, avant de s’endormir, il se demande : « Tiens, est-ce que je vais me réveiller demain ? » Il lui arrive d’être « pris d’angoisse » : « Cette main que je regarde, elle va se décomposer, il n’y aura plus rien… Ça me donne un sentiment de néant. Et puis j’oublie parce que je suis toujours possédé par des forces de vie. Mais je la sens proche… »

La sociologue de l’urbain Sabah Abouessalam, sa femme, est essentielle à cette longévité. Elle le pousse à aimer chaque jour qui passe. Ils sont ensemble depuis 2009 et ont trente-huit ans de différence. Elle a mis sa carrière de chercheuse de côté pour l’aider à travailler sur ses textes. Elle met sa patte, le conseille : « J’aime chez lui cette intégrité, cette liberté de pensée qui le caractérise depuis toujours. C’est un homme libre qui ne plie pas, toujours fidèle à ses valeurs. » La pandémie a été l’occasion pour eux « de se retrouver en tant que couple, de vivre pour une fois une vie à deux et non à plusieurs… sans interférence avec les sollicitations du monde », confie-t-elle.

« C’est une collaboration critique, incitatrice, stimulante », s’enthousiasme Edgar Morin. Il dit, sans fioritures : « Plus je m’affaiblis, plus elle m’aide. Elle m’a plusieurs fois sauvé la vie parce qu’elle alertait à temps l’ambulance et les docteurs alors que j’allais crever. » Il s’arrête un instant, ce qui est presque étonnant tant le sage est encore capable, à son âge, de développer sa pensée pendant dix minutes sans jamais bégayer. L’intime surgit, prend toute la place : « Elle m’apporte quelque chose d’extraordinaire : le sentiment d’aimer et d’être aimé. » Ensemble, ils n’évoquent jamais la fin. « Elle n’aime pas du tout. » Un temps. Le silence. Et, l’œil malin : « Moi, je m’en parle à moi-même de temps en temps. »

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