La conquête du rire féminin

«Le rire, ce n’est pas silencieux, c’est une façon d’occuper la scène, et de distraire du sérieux», dit Sabine Melchior-Bonnet.
Photo: Hannah Assouline «Le rire, ce n’est pas silencieux, c’est une façon d’occuper la scène, et de distraire du sérieux», dit Sabine Melchior-Bonnet.

Au dernier gala des Olivier, qui souligne le travail des humoristes du Québec, aucune femme n’a été récompensée. Et pourtant, elles étaient quelques-unes à avoir inscrit leur nom, dont Mariana Mazza, Christine Morency, ou Rosalie Vaillancourt, parmi les rangs des finalistes. Alors que les femmes prennent une place toute récente sur les scènes de l’humour, l’historienne française Sabine Melchior-Bonnet, spécialiste de l’histoire des sensibilités, explore dans son essai Le rire des femmes – Une histoire de pouvoir, paru aux PUF, la relation contrariée des femmes avec le rire, à travers les âges, en France et en Occident.

L’humour, ou même simplement le rire en public, a en effet longtemps été un fief masculin. Au XVIIIe siècle, les manuels de bienséance français recommandaient aux femmes d’éviter de rire aux éclats pour ne pas montrer leurs dents. L’historienne cite même le cas de Mme Vigée Le Brun qui a osé, en 1787, se représenter dans un autoportrait où elle rit aux éclats avec sa fille sur les genoux, et qui s’est attiré la critique outrée de tout le milieu des artistes peintres. En peinture, le spectacle « de la bouche entrouverte dévoilant des dents bien visibles », est, écrit Mme Melchior-Bonnet, « presque totalement inédit en peinture depuis le Moyen Âge ».

Difficile, en effet, après avoir posé le regard sur une reproduction de La Joconde, peinte par Léonard de Vinci au XVIe siècle, d’imaginer Mona Lisa renverser la tête en arrière et se mettre à rire aux éclats. Le rire, précise Mme Melchior-Bonnet, est une pulsion, voisine d’ailleurs de la pulsion sexuelle.

« Dans le regard masculin, une femme qui rit ouvre la bouche, montre sa langue et, comme le sexe, c’est une pulsion et, comme toute pulsion, ça ne se contrôle pas. C’est un laisser-aller », dit-elle en entrevue.

Historiquement, donc, « le rire des femmes est très contrôlé », constate-t-elle. « C’est l’idée que le rire d’une jeune femme est dangereux, d’un point de vue masculin ». Elle cite d’ailleurs Ovide, ce « maître de la stratégie amoureuse », qui écrit aux femmes dans L’art d’aimer : « N’ouvrez pas une bouche démesurée et ne retroussez pas les lèvres qui laisseraient voir vos dents ; que le ventre ne se fatigue pas en un rire perpétuel, : le rire doit sonner léger et féminin. Il y a des femmes dont les éclats de rire leur tordent la bouche en grimace déplaisante. En riant aux éclats, elles ont l’air de pleurer. Certains ont un rire rauque et désagréable comme le braiment d’une vieille ânesse qui tourne la meule rugueuse. » On dira que ça a été écrit il y a quelque 2000 ans, mais quand même…

« Le rire, ce n’est pas silencieux, c’est une façon d’occuper la scène, et de distraire du sérieux », dit Sabine Melchior-Bonnet. « C’est se moquer de l’autorité raisonnable, que représentent les hommes. C’est casser un raisonnement sérieux. On rit, donc on n’y croit plus. C’est pour cela que les hommes ont très peur du rire des femmes. » Le rire est donc aussi, comme elle l’évoque dans le titre de son essai, une question de pouvoir. Ce serait même le cas chez les primates.

Le rire des primates

« À partir de l’évolution des comportements des primates, certains éthologues ont avancé que la mimique du visage ouvert, exhibant les dents, exprimerait le relâchement de la tension, le renoncement à l’intention de mordre et un signal de sécurité ; selon d’autres études sur d’autres espèces, le rire est à comparer au cri de triomphe poussé lorsqu’un agresseur est vaincu, ou recule, et ce signal destiné à intimider ou à ridiculiser l’adversaire renforcerait la cohésion du groupe », écrit l’historienne.

Bien évidemment, les femmes ont ri, de tout temps, et à travers les âges. Mais elles le faisaient plutôt entre elles.

« Les femmes rient entre elles beaucoup, quand il n’y a pas de mixité. En France, à la Renaissance et au Moyen Âge, il y avait des veillées. Les veillées, c’était entre les femmes jeunes et les femmes vieilles, et je suis sûre que là, elles savaient rire. » En dehors de ces cercles, dit-elle, à partir du XVIIe siècle, la conversation est très normalisée, dans les salons et à la cour. Les femmes prennent leur revanche avec un rire qui n’est pas corporel, avec un rire de l’intelligence, avec l’ironie, pour prendre le pouvoir, « en se moquant sans en avoir l’air, des comportements masculins ». Un pamphlet, l’un des rares signés par une femme à cette époque, a retenu l’attention. Celui-ci, publié sous l’anonymat mais écrit par Catherine de Parthenay Soubise, qui se moquait ouvertement de Henri IV : Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce qu’il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs.

Parce qu’il y a rire et faire rire. Sabine Melchior-Bonnet situe au XIXe siècle, dans les cabarets français, la prise de la scène par les artistes féminines comiques ou grotesques, de celles qui peuplaient l’univers de Henri de Toulouse-Lautrec, d’Yvette Guibert à Jeanne Bloch. « Elles se moquent d’elles-mêmes. » « Il y avait l’artiste Theresa, par exemple, qui était très laide. Elle se moquait de sa laideur. Elle en faisait un sujet d’humour. »

La chercheuse croit cependant que « c’est de moins en moins vrai ». Les humoristes d’aujourd’hui, du moins les humoristes françaises, « essaient en même temps de charmer et de plaire. Chez nous, par exemple, Blanche Gardin joue à la fois avec son physique, qui veut être charmeur, et les mots un peu insolites et grossiers. Le contraste existe. Les femmes se moquent moins aujourd’hui de leur physique, j’en suis sûre. »

« Ce sont des textes qui sont souvent très drôles, c’est un corps qui est exploité, qu’il soit très beau ou très laid. Elles jouent de toutes les possibilités, corporelles ou intellectuelles », conclut-elle.

 

Le rire des femmes – Une histoire de pouvoir

Sabine Melchior-Bonnet, Presses de l’Université de France, Paris, 410 pages



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