Pour l’amour du Québec

C’est par amour pour le Québec que Marco Micone signe ce nouveau livre et continue d’intervenir régulièrement dans les pages d’opinions des journaux, dont «Le Devoir», et ce, même si on l’accuse souvent d’ingratitude.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir C’est par amour pour le Québec que Marco Micone signe ce nouveau livre et continue d’intervenir régulièrement dans les pages d’opinions des journaux, dont «Le Devoir», et ce, même si on l’accuse souvent d’ingratitude.

Marco Micone est au tournant de la vingtaine lorsqu’il soumet pour la première fois une lettre d’opinion à deux des principaux quotidiens montréalais, La Presse et Le Devoir. Dans le débat entourant laloi 22, qui consacrera le français comme langue officielle du Québec en 1974, la communauté italienne de Montréal s’était largement rangée derrière les anglophones, afin d’en contester l’adoption. Tout aussi Italien fût-il, le jeune homme était pour sa part favorable à l’affirmation du français et même… de la souveraineté du Québec !

« À l’époque, j’écrivais dans les journaux italiens de Montréal pour mettre en garde les italophones », raconte l’écrivain aujourd’hui âgé de 76 ans. « Je voulais leur dire : “Faites attention au ressentiment que les Québécois francophones vont développer à notre égard, parce que nous continuerons de vivre ici avec eux. Faites attention à ne pas vous mobiliser contre des revendications tout à fait légitimes. Que vous le vouliez ou non, une loi qui protège le français sera votée.” Et j’écrivais dans les journaux francophones pour expliquer la complexité du parcours des immigrants allophones. »

Cette première lettre, intitulée « Je fais confiance aux Québécois », sera publiée dans La Presse, mais le directeur du Devoir, Claude Ryan, passe aussi un coup de fil à l’intrigant lecteur qui l’a soumise. Plus de 45 ans plus tard, M. Micone s’en amuse encore un peu. « Il voulait m’annoncer qu’il ne pouvait pas publier mon article parce qu’il était déjà paru dans La Presse, mais je pense qu’il voulait surtout s’assurer que la personne existait pour vrai, que ce n’était pas un canular. » Autrement dit, que cet immigrant italien prenant fait et cause pour le français n’était pas une fabrication. C’est donc dire à quel point il était un oiseau rare.

Grâce à «Bonheur d’occasion»

Fier francophone refusant d’embrasser un discours alarmiste quant à la situation du français au Québec, Marco Micone rejette aujourd’hui vivement le nationalisme ethnoculturel — ou si vous préférez identitaire — dans lequel François Legault, dit-il, s’est drapé en campagne électorale, puis en faisant adopter la loi 21. « Ce nationalisme rabougri et mesquin, délesté de son horizon progressiste et de son idéal souverainiste, sert à substituer des leurres identitaires à des revendications sociales », écrit-il dans On ne naît pas Québécois, on le devient, recueil regroupant des versions remaniées de certains de ses plus percutants essais parus dans les journaux ou dans des magazines.

On reconnaîtra rapidement deux des principales marottes de l’auteur de l’inoubliable récit Le figuier enchanté (Boréal, 1992) dans ce patient travail de déconstruction des idées reçues qui affligent les immigrants, et dans cette dénonciation des inégalités économiques qui fissurent le vivre-ensemble. « Il y a en effet plus de similitudes entre un immigrant et un Québécois de même condition sociale qu’entre un défavorisé et un privilégié se réclamant de la même culture », pense celui qui confie s’être senti devenir réellement Québécois grâce à Bonheur d’occasion. Il a 13 ans, lorsqu’il arrive au Québec, en 1958. « Tout de suite, en lisant Bonheur d’occasion, je me suis dit : “Ces gens, ces écrasés, ces humiliés, c’est ma famille, je suis chez moi.” »

Deux ans plus tôt, alors qu’il a 11 ans, le garçon originaire du Molise, dans le sud de l’Italie, remporte un concours de catéchisme. Son prix : un voyage à Rome, avec 50 autres jeunes Italiens de partout au pays, afin de rencontrer le pape Pie XII. « J’étais habillé comme un fils de paysan, je parlais comme un fils de paysan et j’ai été agressé par des jeunes de mon âge qui venaient de l’Italie du Nord et qui parlaient différemment de moi, se souvient-il. Plus tard, j’ai compris que ma situation de locuteur dialectal de l’italien ayant subi le mépris des gens du nord de l’Italie ressemblait à la situation des Québécois et je me suis porté solidaire des francophones du Québec. »

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Fier francophone refusant d’embrasser un discours alarmiste quant à la situation du français au Québec, Marco Micone rejette aujourd’hui vivement le nationalisme ethnoculturel — ou si vous préférez identitaire.

À double tranchant

En 1989, Marco Micone publie Speak What, sa relecture du Speak White de Michèle Lalonde, poème plurivoque dans lequel l’auteur défend à la fois la loi 101 (« imposez-nous votre langue »), et la présence de l’anglais au Québec (en ponctuant son texte de quelques vers dans la langue de Cohen) : « comment parlez-vous / dans vos salons huppés / vous souvenez-vous du vacarme des usines / and of the voice des contremaîtres / you sound like them more and more / speak what now / que personne ne vous comprend / ni à Saint-Henri ni à Montréal-Nord / nous y parlons / la langue du silence / et de l’impuissance » .

« Je dis aux francophones de ne pas répéter le rapport dominant-dominé qu’ils ont subi de la part des anglophones aux dépens des immigrants, explique-t-il en entrevue. Le statut minoritaire des Québécois est à double tranchant : l’incertitude peut avoir des conséquences malheureuses, mais il y a aussi la possibilité d’être solidaire des autres minorités. »

S’il reconnaît volontiers que le français est une langue vulnérable, il ne partage pas les craintes de ceux pour qui le français au Québec est en péril. « Nous avons tous les outils pour protéger notre langue. » Il regrette d’ailleurs que l’on prenne trop souvent le pouls de la situation du français au Québec en considérant la proportion de ses citoyens qui ont le français comme langue maternelle, un indicateur aux yeux duquel Marco Micone demeurera éternellement un allophone — sa langue maternelle est l’italien — même s’il parle chaque jour le français, sa « langue fraternelle ».

Ce nationalisme rabougri et mesquin, délesté de son horizon progressiste et de son idéal souverainiste, sert à substituer des leurres identitaires à des revendications sociales

C’est, on l’aura compris, par amour pour le Québec que Marco Micone signe ce nouveau livre et continue d’intervenir régulièrement dans les pages d’opinions des journaux, dont Le Devoir, et ce, même si on l’accuse souvent d’ingratitude. Des critiques auxquelles il se fait un point d’honneur de rappeler que l’immigration répond à des besoins économiques et démographiques, et qu’elle suppose de plus grands sacrifices pour l’immigrant que pour sa terre d’accueil.

« Périodiquement, on réussit à nous convaincre que les problèmes les plus graves et les plus urgents de notre société sont d’ordre linguistique, culturel ou identitaire », dénonce-t-il. Il faudrait, selon lui, d’abord et avant tout s’attaquer au problème de l’injustice sociale ou, plus précisément, à notre incapacité à penser le monde hors du cadre du néolibéralisme.

« Les idéologies qui ont le mieux réussi sont celles dont on ne parle plus et c’est le cas du néolibéralisme. Nous sommes des poissons qui ne voient plus le bocal. Le néolibéralisme a colonisé notre imaginaire ; nous ne parlons plus de classes sociales. Warren Buffet l’a dit : “La lutte des classes existe, mais c’est nous les riches qui l’avons gagnée.” »

On ne naît pas Québécois, on le devient

Marco Micone, Del Busso éditeur, Montréal, 2021, 136 pages

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