Rencontres acidulées

Détail d'une planche de «Nos corps alchimiques» de Thomas Gilbert
Illustration: Dargaud Détail d'une planche de «Nos corps alchimiques» de Thomas Gilbert

Camille, Aniss et Sarah sont trois amis s’étant perdus de vue jusqu’à ce que Camille décide, sur ce qui semble être un coup de tête, de les forcer à se retrouver quelque part en Italie sous un prétexte un peu nébuleux. Sarah semble contente de retrouver ses amis. Aniss, lui, un peu moins. Sarah parle de Camille au masculin, Aniss fait référence à une femme.

Bien évidemment, la situation est beaucoup plus complexe qu’une simple saucette nostalgique dans ce triangle amoureux et amical. C’est que Camille s’est mis en tête de provoquer une fusion métaphysique non seulement entre leurs corps, mais aussi entre leurs esprits. Ambitieux, quand même.

Dans Nos corps alchimiques, l’auteur français Thomas Gilbert, à qui on doit entre autres les dessins de la série Bjorn Le Morphir (Casterman) et sa version des Sorcières de Salem (Dargaud, 2018), met en place les fondations d’un récit qui a tout pour sombrer dans les méandres d’un new age à la sauce millénariale, typique d’une hallucination au peyotl de Carlos Castaneda auquel on aurait greffé des termes pigés au hasard dans un manuel du type La physique quantique pour les nuls. Vous savez, ce qui sert à expliquer l’inexplicable lorsqu’un auteur n’a pas vraiment envie de se justifier.

Or, une fois cette impression passée et digérée, nous nous retrouvons face à un récit qui, justement, oublie d’expliquer (bonne nouvelle !) et nous projette dans un univers qui pourrait se situer en périphérie d’une bédé d’Alejandro Jodorowsky et du dernier acte du film 2001, l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick.

Le découpage, sans être parfait, demeure assez clair pour que l’on s’y retrouve en tout temps (c’était quand même un grand défi à relever étant donné la nature du récit) et il est porté par un dessin réaliste d’inspiration vaguement manga, inquiétant tout en étant efficace, sensuel et très lumineux, limite acidulé.

Saluons aussi l’intelligence du traitement de l’identité de genre en ce qui concerne le personnage de Camille. C’est évoqué, cela fait partie intégrante du personnage, mais cela ne devient pas nécessairement un enjeu narratif à proprement parler. C’est rafraîchissant que cela ne devient pas la pierre angulaire de l’histoire.

Bref, oui la première partie aurait mérité d’être un peu plus travaillée, plus polie sur le plan narratif, étant donné qu’elle laisse croire que nous aurons à faire à un déploiement beaucoup plus naïf que ce qui nous est donné ici à lire, mais c’est quand même inventif. Imparfait, mais inventif.

Comme on se cultive


Le potager Rocambole
★★★ 1/2
Laurent Houssin et Luc Bienvenu, Futuropolis, Paris, 2021, 184 pages
 

Curieux objet que cette bédé consacrée de prime abord aux jardins Rocambole, situés au sud de Rennes, projet de jardin paysagé et artistique ouvert à la visite depuis 2012. Cependant, on se rend compte bientôt que l’on a entre les mains une leçon d’agriculture profondément enrichissante sur la manière de créer son propre jardin et de cultiver ses propres légumes, sous forme de conversation entre Luc Bienvenu, maraîcher et créateur de ces fameux jardins, et l’auteur de bédés Laurent Houssin. C’est, disons-le, franchement original !

Continuer pareil


Dessiner encore
★★★★
Coco, Les arènes, Paris, 2021, 352 pages
 

Coco, c’est Corinne Rey, dessinatrice pour Charlie Hebdo, entre autres. Oui, elle était présente le 7 janvier 2015. En fait, c’est elle qui, sous la menace d’une arme, déverrouille la porte pour les laisser entrer. On ne sort pas indemne de ça, mais, pour Coco, la survie et le salut passent par le dessin. C’est ce qu’elle raconte dans Dessiner encore, puissant et troublant témoignage de ce qui ne se raconte qu’avec des pages entièrement noircies. Incursion dans le sentiment de culpabilité et dans une démarche de rédemption. Troublant, encore et toujours.

Le début de la fin


Happy end T.1 La grande panne
★★ 1/2
Olivier Jouvray et Benjamin Jurdic, Le Lombard, Bruxelles, 2021, 64 pages
 

Dans Happy End, nouvelle série du scénariste français Olivier Jouvray et du dessinateur franco-suisse Benjamin Jurdic, il est question de Mollie, 14 ans, survivaliste convaincue que la grande crise est à nos portes et que l’on doit s’y préparer coûte que coûte, même si cela lui vaut les quolibets de sa famille et de ses amies. Jusqu’au jour où… Bon, c’est un premier tome, on installe les personnages et les intrigues à venir, mais nous pensons qu’on aurait pu aller un tout petit peu plus loin dans l’action. Disons que ça se termine plutôt sur une impression d’être abandonné comme lecteur plutôt que sur un suspense insoutenable et, en cette ère de séries Netflix conçues expressément pour nous tenir en haleine, c’est un peu décevant. Laissons quand même la chance au coureur.

Super, ce héros


Imbattable t. 3 Le cauchemar des malfrats
★★★
Pascal Jousselin, Dupuis, Charleroi, 2021, 48 pages
 

Avec le troisième tome des aventures de son superhéros Imbattable, l’auteur français Pascal Jousselin poursuit son incursion dans l’univers parodique du genre, toujours dans cette mouvance pas toujours subtile, certes, mais qui a l’art de nous faire sourire. C’est que, voyez-vous, les pouvoirs d’Imbattable jouent sur les codes de la bande dessinée et lui permettent, par exemple, de traverser les cases afin d’arrêter une vilaine voleuse de timbres alors que son acolyte, Toudi, est capable, lui, de jouer avec la perspective. Ça s’explique mal, c’est vrai, mais c’est rudement efficace dans le genre.

Nos corps alchimiques

Thomas Gilbert, Dargaud, Paris, 2021, 240 pages



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