L’été sous le signe des albums

Une planche de l’album «L’école de dessin de Petit Pois» de Davide Cali et Sébastien Mourrain
Illustration: Comme des géants Une planche de l’album «L’école de dessin de Petit Pois» de Davide Cali et Sébastien Mourrain

Dans cette première bordée de l’été, on s’offre un voyage sur une île presque sauvage, on cherche et trouve avec Barroux, on visite Petit Pois à l’école du dessin, on découvre la richesse de Gaudí, on chante avec les loups grâce à Alice Liénard, puis on plonge avec poésie dans l’enfance d’une jeune fille qui a connu la guerre.

Au gré du vent

Un petit garçon et sa famille partent en vacances sur une île ensoleillée. Préparation des bagages, parcours jusqu’à l’aéroport, arrivée sur l’île, tout est décrit avec entrain par ce petit homme qui voit La vie en rose (Seuil). Si le texte de Julien Baer livre un message rempli de légèreté, la narration visuelle offre une autre histoire. La chambre avec vue panoramique devient, sous le trait franc et limpide d’Alain Pilon, une pièce sans électricité avec fenêtre donnant sur un mur de brique.

Même principe pour les plages quasi désertes annoncées par le gamin qui regorgent d’une faune grouillante. Cette relation de contradiction entre le texte et l’image assure un effet amusant en plus de dynamiser la lecture. L’absence de perspective et l’apparente simplicité des lignes de Pilon épousent quant à elles la candeur de ce personnage qui sait profiter du moment présent sans se tracasser.

Que ce soit dans une ruche ou une mer de sardines, devant une bande de lapins ou une volée d’oiseaux, l’auteur et illustrateur Barroux s’amuse ferme dans La girafe à cinq pattes, un cherche et trouve tout juste paru chez Little Urban. L’œil averti saura peut-être repérer lequel parmi les nombreux cochons roses a échangé sa queue en tire-bouchon contre celle d’une girafe, ou alors la petite souris cachée parmi les chats.

Peut-être, car, bien qu’à première vue le trait épuré de Barroux laisse croire à une chasse facile, la répétition des animaux et des détails sur l’ensemble des doubles pages complexifie la recherche. Le texte n’occupe par ailleurs qu’une petite partie de la page, laissant toute la place au jeu qui s’étire sur douze tableaux. Avec sagacité et brièveté, le narrateur s’adresse directement au lecteur, l’invitant à plonger au cœur de ces univers graphiquement très beaux.

 
Illustration: Albin Michel Une planche de l’album «Le chant des loups» d’Alice Liénard et l’illustratrice Marine Schneider

À l’école des arts

« Petit Pois, vous le connaissez. C’est un grand artiste. Tout le monde l’aime ! Il est bien installé dans son studio où il travaille tous les jours », s’arrêtant ici et là pour donner des conseils à de jeunes dessinateurs. Encouragé par un copain, l’artiste fonde son école de dessin et découvre la créativité de ses élèves. Parmi eux, une mygale disciplinée révèle tranquillement un talent insoupçonné. Dans L’école de dessin de Petit Pois (Comme des géants), deuxième opus de la série, Davide Cali et Sébastien Mourrain rejouent un monde à hauteur de bibittes.

On retrouve ce souci d’ingéniosité dans les décors, notamment cette boîte d’allumettes qui sert de lit ou alors ces cartes à jouer utilisées comme chevalet. Véritable ode à la créativité, il y a ici quantité de détails contenus dans le trait minutieux de Mourrain qui contribue à enrichir et à prolonger le propos de Cali. À découvrir, ce monde lilliputien dans lequel grouille une joyeuse faune éveillée et inspirée.

Depuis l’école de Petit Pois, on se transporte à Barcelone, dans la Casa Batlló rénovée par Antoni Gaudí pour la famille Josep et Amàlia Batlló au début du XXe siècle. Contrairement à son frère et à sa sœur, Carmen s’inquiète de ce déménagement qui l’éloignera de sa forêt et de sa complice, une salamandre géante. Une réticence qui s’évapore lors de son arrivée, où une surprise écaillée l’attend sur le toit.

Combinant faits historiques et dialogues fictifs entre Gaudí et la petite, Susan Hughes — traduite par Catherine Chiasson — offre avec Carmen et la maison sauvage (Monsieur Ed) une plongée au cœur de ce chef-d’œuvre architectural. Les illustrations tout en courbes de Marianne Ferrer épousent l’esprit de cette mythique maison tout en offrant de véritables points de vue intérieurs et extérieurs. La pâleur des tableaux ne rend toutefois pas justice à la magnificence de la réelle Casa, singulière notamment grâce à son abondance de lumière et de couleurs. Il s’agit tout de même d’une belle incursion dans l’art de Gaudí. 

Chanter avec les loups


Le chant des loups
★★★ 1/2
Alice Liénard et Marine Schneider, Albin Michel « Jeunesse », Paris, 2021, 40 pages. 5 ans et plus.
 

« C’était au début du temps. Le monde sentait la terre mouillée et le sapin. Les animaux, petits et grands, vivaient au rythme des étoiles et de la lune sous le regard protecteur des loups. » Rejouant cette éternelle relation amour-haine entre l’homme et les loups, Alice Liénard livre avec Le chant des loups un conte tout en poésie à la hauteur de ces canidés. Alors que le lien est brisé entre les deux clans, une petite prendra les devants pour réparer l’avenir et redonner aux loups leurs lettres de noblesse. L’utilisation du passé simple sied tout à fait bien à ce hier où tout était encore possible. Et pour ajouter à cette profondeur, Marine Schneider offre des tableaux dans lesquels les contrastes entre le blanc de la neige et le bleu de la nuit livrent toute l’intensité ressentie dans le texte.


Lire les nuages


À qui appartiennent les nuages ?
★★★★
Mario Brassard et Gérard Dubois, La Pastèque, Montréal, 2021, 96 pages. 10 ans et plus.
 

En revoyant une vieille photo, Mila jette un oeil derrière et raconte son enfance troublée par la guerre, un passé qui reste profondément ancré dans son quotidien. Premier album pour le poète Mario Brassard, À qui appartiennent les nuages ? est tout aussi sombre que porteur d’espérance. Sombre comme ce moment où Mila a dû quitter sa maison avec sa famille, sombre comme cette marche interminable dans une file tout aussi longue, sombre, surtout, comme les nuages au-dessus de ce pays en guerre. L’économie de mots de Brassard accentue la douleur de cette fillette, mal qui trouve écho dans les illustrations de Gérard Dubois. Son style expressif et les tableaux essentiellement noir et gris épousent la dureté du propos, tout comme les images séquentielles appuient la traversée de Mila. Mais l’espoir se lit dans cette classification des nuages faite par la fillette, dans ces rares espaces bleus, signes de légèreté et de liberté. Fameux.

La vie en rose | ★★★★ | Julien Baer et Alain Pilon, Seuil « Jeunesse », Paris, 2021, 40 pages. 3 ans et plus. // La girafe à cinq pattes | ★★★★ ​1/2 | Barroux, Little Urban, Paris, 2021, 32 pages. 2 ans et plus. /// L’école de dessin de Petit Pois | ★★★★ | Davide Cali et Sébastien Mourrain, Comme des géants, Varennes, 2021, 40 pages. 3 ans et plus. //// Carmen et la maison sauvage | ★★★ | Susan Hughes et Marianne Ferrer, traduit de l’anglais par Catherine Chiasson, Monsieur Ed, Montréal, 2021, 40 pages. 3 ans et plus.



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