Pascal Girard, une affaire de famille

«Je pars d’une ligne directrice, mais je n’ai pas nécessairement de scénario préétabli. Je dessine une case à la fois et oui, ça m’arrive de revenir en arrière, mais généralement, je construis l’histoire au fur et à mesure. C’est dérapage contrôlé, disons!» analyse le bédéiste Pascal Girard.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «Je pars d’une ligne directrice, mais je n’ai pas nécessairement de scénario préétabli. Je dessine une case à la fois et oui, ça m’arrive de revenir en arrière, mais généralement, je construis l’histoire au fur et à mesure. C’est dérapage contrôlé, disons!» analyse le bédéiste Pascal Girard.

Pascal Girard a une feuille de route bien garnie. Né à Jonquière en 1981, auteur de bandes dessinées, dont certaines lui ont valu des nominations pour des prix prestigieux, dont le Doug Wright qu’il a remporté en 2011 avec Bigfoot, la version anglaise de Jimmy et le Bigfoot, il exerce aussi le métier de travailleur social auprès des personnes vivant avec un trouble du mouvement depuis 2014. Avec Rebecca et Lucie mènent l’enquête, il s’attaque pour la première fois au genre policier, genre auquel il ajoute une touche bien personnelle parce que Rebecca et Lucie sont véritablement sa copine et sa fille, dans la vie comme dans la fiction.

La prémisse est simple : en plein congé de maternité, Rebecca pense avoir été témoin d’un enlèvement en plein cœur du quartier Mile-End alors qu’elle est en train d’allaiter Lucie, sa petite fille de huit mois. Lorsqu’elle apprend par la suite qu’Eduardo Morales, travailleur étranger, est disparu cette même nuit et que la police ne semble pas trop pressée de le retrouver, elle décide de mener elle-même l’enquête, envers et contre tous.

Une bédé policière traditionnelle, dans tous les sens du terme. Comment aborde-t-on ce genre, pour la première fois ? « J’ai un peu improvisé. Il y a des trucs inspirés de la vraie vie, en ce qui concerne le personnage d’Eduardo, par exemple. D’habitude, j’ai de la difficulté avec les fins et avec les fils conducteurs, alors je me suis dit qu’en plongeant dans ce genre et en brodant avec des aspects de ma vie réelle, ça pourrait représenter un défi intéressant. Un peu comme lorsqu’on regarde un épisode de Colombo ! C’est un genre un peu réconfortant. »

Un style qui demande souvent un plan bien établi. Ce qui ne fut pas le cas ici, ce qui est surprenant étant donné la limpidité du scénario. « Je pars d’une ligne directrice, mais je n’ai pas nécessairement de scénario préétabli. Je dessine une case à la fois et oui, ça m’arrive de revenir en arrière, mais généralement, je construis l’histoire au fur et à mesure. C’est dérapage contrôlé, disons ! »

Et cette rupture de ton, dans la carrière de Pascal Girard, elle arrive comment ? Parce qu’il y a ici une inspiration directe de ce que l’on pourrait appeler la bédé traditionnelle d’inspiration belge, autant dans la structure que dans le style. « Ça s’est imposé un peu parce qu’au cours des dernières années, avec mon travail à l’hôpital, un travail que je tente de ne pas ramener à la maison, je me rends compte que mes projets sont de plus en plus légers. Avec la naissance de ma fille, combinée au décès de quelques proches, j’avais envie d’essayer autre chose. En fait, je me suis dit que ça serait l’fun de travailler sur un flash d’album policier que j’avais eu. Avec le congé de maternité de ma blonde, j’avais déjà mon idée de départ ! »

Rebecca, c’est à la fois la conjointe de Pascal et l’héroïne de cet album. Comment a-t-elle trouvé de se retrouver en plein cœur d’une sordide affaire d’enlèvement ? « (Rires !) C’est quelqu’un de privé, elle aussi ! Je pense qu’elle est contente. C’est certain qu’elle a tout vu le processus au fur et à mesure, et l’accouchement est vraiment inspiré du sien, raconté dans ses mots. Il y a un peu de notre relation, comme il y a un peu de ma relation avec ma fille. Mais je pense qu’elle est à l’aise avec ça, c’est pas comme si quelqu’un pouvait la reconnaître dans la rue ! »

Et, évidemment, comme dans plusieurs de ses bédés, il y a ce personnage qui s’appelle Pascal Girard. Quelle relation l’auteur entretient-il avec son avatar ? « C’est vrai que les gens qui me connaissent vont me dire que je ne ressemble pas à ça, j’ai poussé vraiment certains traits de caractère. Mon personnage ne pourrait pas occuper le même emploi que moi, il est beaucoup trop centré sur lui-même. Avec le temps, il est devenu plus caricatural. Ça protège un peu ma vraie vie, alors que j’essaie de séparer ma réalité de tous les jours de la fiction. Le personnage est maintenant séparé de moi. »

En tout cas, Pascal Girard a trouvé une recette gagnante et il n’est pas dit qu’il ne transformera pas cet album en série, dont le prochain tome pourrait se dérouler en Saskatchewan. À suivre !

 

Vers l’infini, mais pas trop loin!


La conquête du cosmos
★★★★
Francis Desharnais et Alexandre Fontaine Rousseau, Pow Pow, Montréal, 2021, 208 pages
 

Avec La conquête du cosmos, le tandem Francis Desharnais (dessin) et Alexandre Fontaine Rousseau (scénario) nous offre une relecture totalement décalée de la course à l’espace entre la Russie et les États-Unis, durant les années 1960. C’est drôle, intelligent, et ça donne lieu à quelques perles qui font franchement rire à voix haute. À mettre entre toutes les mains, sans modération.

Lisbonne sous la dictature


Sur un air de fado
★★★★
Nicolas Barral, Dargaud, Paris, 2021, 160 pages
 

Nicolas Barral nous propose une incursion intelligente et sensible, avec un dessin magnifique, dans la vie des Lisboètes sous la dictature de Salazar alors que nous suivons, en 1968, le parcours de Fernando Pais, un médecin assez proche du régime pour y avoir ses entrées, mais aussi tenté par la résistance et les jolies femmes. Bien réussi !


Séparées et inégales


Blanc autour
★★★
Wilfrid Lupano et Stéphane Fert, Dargaud, Paris, 2021,144 pages
 

Inspirée de l’histoire de Prudence Crandall, une jeune institutrice ayant décidé d’ouvrir son école à de jeunes étudiantes noires dans une petite ville du Connecticut en 1832, cette bédé met en lumière les moments les plus sombres qui mèneront à la guerre civile américaine et, ultimement, à l’abolition de l’esclavage. Si le sujet est important, il manque peut-être un chouïa de direction claire à ce récit qui fait frissonner d’horreur.


Cachez cette rousseur


La rousseur... pointée du doigt
★★★ 1/2
Charlotte Mevel, Delcourt, Paris, 2021, 112 pages

L’autrice de bédé française Charlotte Mevel nous offre ce qui semble à la base être un ouvrage prenant la défense des rousses et des roux, mais qui s’avère un judicieux plaidoyer sur la différence et le préjugé. Plus proche de l’essai et du documentaire, avec un fond historique bien documenté.

Rebecca et Lucie mènent l’enquête

★★★★

Pascal Girard, La Pastèque, Montréal, 2021, 56 pages



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