Alexandre Castonguay rêve à une meilleure circulation des arts vivants

Pour Alexandre Castonguay, 43 ans, il est impératif que toute sa communauté
puisse se sentir interpellée par ses oeuvres.
Photo: Julie St-Amour Pour Alexandre Castonguay, 43 ans, il est impératif que toute sa communauté puisse se sentir interpellée par ses oeuvres.

Longtemps, Alexandre Castonguay s’est braqué devant ceux qui, chez lui en Abitibi, lui répétaient, comme on prodigue un conseil bienveillant, que son étoile brillerait davantage s’il déménageait dans la grande ville. « Astheure, je vois que c’est juste de l’amour », lance-t-il au bout du fil en éclatant de son beau rire de fou braque.

Résolu à s’imaginer une carrière depuis l’Abitibi, le comédien n’a pourtant jamais cessé, depuis son retour chez lui en 2004, de se taper régulièrement la « run de lait » Rouyn-Noranda–Montréal, Montréal–Rouyn-Noranda. Sa déclaration de revenus, en 2015, contenait quatorze billets d’autobus aller-retour. Son spectacle Courir l’Amérique (joué et cocréé avec Patrice Dubois et Soleil Launière) occupait l’affiche au Quat’Sous pas plus tard qu’en mars 2020. Il tenait en 2019 le rôle torturé du toxicomane Jimmy dans Ca$h Nexus de François Delisle.

« J’ose croire qu’mes brèves pis très espacées apparitions sur la scène artistique jouent en ma faveur. […] J’me maintiens en vie en faisant d’mes allées et venues en métropole un bouche-à-bouche lent et soutenu avec le public. Un strip-tease modéré, comme un bouleau peu à peu perd son écorce », écrit-il dans J’attends l’autobus, son premier livre, un carnet de bord aux embardées comico-pamphlétaires de sa carrière menée à la fois sur les planches du 819 et du 514. Au comptoir du dépanneur du terminus Berri-UQAM, après s’être procuré magazines et nananes, le voyageur déballe réflexions et confidences au jeune commis, un Français étudiant en histoire de l’art.

Que la rareté de ses présences sous les projecteurs attise la demande, Alexandre Castonguay n’y croit bien sûr qu’à moitié. S’il confie que sa petite notoriété convient à sa personnalité — la ronde des auditions et des rejets nombreux a toujours été trop rude pour son cœur fragile —, l’acteur plaide dans ce texte entre le récit, l’essai et le monologue pour une décentralisation de la culture québécoise, rien de moins qu’« une politique d’occupation artistique du territoire ». À bord d’un des véhicules d’Autobus Maheux, l’auteur contemple d’un œil ombrageux le rutilant autobus du show-business qui le double à vive allure et laisse dans la poussière tant de créateurs.

Extrait sans équivoque : « La vedette est l’armure d’une industrie frêle, sans vision derrière sa visière pis sans courage. Le courage d’admettre une fois pour toutes qu’elle est justement pas une industrie, mais un bien commun. Qu’à long terme, le bling bling des tapis rouges, les potins, les associations, les making of, les tournées d’promotion, etc., appartiennent à un modèle autre que celui qu’on a les moyens de s’offrir pis qui, ultimement, fait ombrage à l’œuvre elle-même. »

« Je pense que même pour les vedettes, c’est lourd ! précise-t-il en entrevue. Je les comprends de se brûler à faire quinze shows en même temps, même si c’est pour se faire dire après : “Tu joues tout le temps pareil.” Tabarnac, c’est normal qu’elles jouent tout le temps pareil, c’est toujours ça qu’on leur demande de faire. Je les comprends de prendre la job quand elle passe, parce qu’on n’a pas de stabilité d’emploi. Mais ça ne sert personne. »

Ne pas larguer sa communauté

Le préjugé le plus tenace au sujet des artistes qui vivent à l’extérieur de la métropole ? « L’idée que je rejetterais Montréal », dit Alexandre Castonguay, qui la démonte d’ailleurs dans J’attends l’autobus, en témoignant de son enthousiasme pour l’abondance de propositions à laquelle ses visites en ville lui permettent de s’abreuver. Malgré son ton révolté, son livre n’a ainsi rien d’une charge contre Montréal ni d’une célébration de l’Abitibi en paradis sur Terre.

Que fait le comédien pour gagner sa vie, quand il ne monte pas sur scène et ne se trouve pas devant des caméras de cinéma ? Alexandre Castonguay enregistre des publicités pour Morasse Poutine, offre des cours de théâtre, donne des ateliers de team building en entreprise. De souffrants pis-aller, bêtement alimentaires ? « Au contraire, c’est dans ces expériences qu’est coulé l’moule qui donne forme à ma pratique, écrit-il. C’est essentiellement d’ces expériences qu’la matière sensible pis réflexive de mon art est extraite. » Il montera bientôt une chorégraphie avec des ouvriers d’une usine de son coin. « Sur des heures payées par leur boss », précise-t-il, ce qui donne une petite idée du pouvoir de persuasion du personnage.

Plus qu’un simple éloge de la culture hors Montréal, J’attends l’autobus ne fantasme rien de moins que le remblaiement du fossé séparant les arts de la scène d’une trop grande partie des Québécois, jusqu’à qui le théâtre et la danse ne se rendent jamais, et à qui le théâtre et la danse ne tendent peut-être pas assez la main.

Pour Castonguay, 43 ans, il est impératif que toute sa communauté puisse se sentir interpellée par ses œuvres. « Au-dessus de moi, j’ai un œil d’artiste montréalais, qui est peut-être plus raffiné, plus exigeant, oui. Mais mon frère qui fait des gros salaires à la mine, c’est avec sa paie que je peux faire des shows. Je travaille avec l’argent du monde. Faut que je le garde à l’esprit. Sans orienter toute ma création sur mon frère, il ne faut pas que je le largue. »

Faire circuler les idées

Et une « politique d’occupation artistique du territoire », concrètement, ça voudrait dire quoi ? Alexandre Castonguay se prend à rêver entre les pages de son livre à des autobus partant de l’Abitibi pour des virées théâtrales à Montréal — comme à l’époque où la brasserie O’Keefe transportait (et abreuvait !) des groupes de Témiscabitibiens jusqu’au Stade olympique, le temps d’un programme double des Expos. Autre beau projet (un brin) utopique : une tournée des stationnements de dépanneurs, dans lesquels des compagnies de théâtre itinérantes pourraient monter chapiteau.

Il appelle aussi de ses vœux, de façon moins farfelue, à ce que non seulement le théâtre créé à Montréal soit davantage présenté en région, mais à ce que le théâtre créé en région soit davantage présenté à Montréal. Autrement dit, à ce que les idées et les imaginaires voyagent de façon moins unidirectionnelle. « La culture québécoise est entre les mains de quelques seigneurs, regrette-t-il. Il faut réinventer l’imaginaire social, redistribuer le pouvoir culturel », dans la mesure où cette culture existe largement grâce à des fonds publics.

« Pourquoi la connaissance du territoire n’est-elle pas partie prenante de la formation des créateurs québécois ? Pourquoi est-ce que les étudiants du Conservatoire de théâtre de Montréal ou de Québec ne viennent pas faire six mois, un an, ici ? Je pense aux gars des équipes de hockey junior, qui vivent dans des familles, en pension, dans des régions où ils n’ont jamais mis les pieds, qui créent des liens, qui tombent en amour avec des filles du coin. C’est cette espèce de circulation là que j’ai en tête. »

Alexandre Castonguay, artiste régional ? « Non, je suis artiste. That’s it. »

J’attends l’autobus

Alexandre Castonguay, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2021, 130 pages