«Les collectionneurs d’images»: des ogres et des îles

Surtout connu pour sa poésie, Jóanes
Nielsen est né en 1953 à Tórshavn,
la capitale des Féroé, située sur
Streymoy, la plus grande et la plus
peuplée des îles de l’archipel.
Photo: Antonin Pons Braley Surtout connu pour sa poésie, Jóanes Nielsen est né en 1953 à Tórshavn, la capitale des Féroé, située sur Streymoy, la plus grande et la plus peuplée des îles de l’archipel.

On connaît peu de choses des îles Féroé, sous le contrôle du Danemark depuis 1388. 18 îles, 52 000 habitants, un climat très pluvieux, une température moyenne de 10 degrés Celsius en juillet et une économie fondée sur la pêche.

Il n’est pas étonnant non plus que sa maigre littérature nous reste peu connue. En racontant l’histoire de ses grands-parents, la Danoise Siri Ranva Hjelm Jacobsen a récemment ouvert une fenêtre sur ce pays de roc, d’écume et de vent ancré dans l’Atlantique Nord (Île, Grasset, 2020).

La Peuplade, en collaboration et avec le soutien du Laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique de l’UQAM, nous propose en traduction Les collectionneurs d’images, le troisième roman de Jóanes Nielsen, écrit en langue féroïenne (plus proche de l’islandais que du danois) mais offert dans une traduction du danois « validée ».

Sur une période de quarante ans, du début des années 1950 jusqu’au milieu des années 1990, Les collectionneurs d’images raconte à la manière d’instantanés les destins de six garçons qui se sont rencontrés à l’école, comme autant de récits d’apprentissage dans un environnement social et géographique difficile.

Surtout connu pour sa poésie, Jóanes Nielsen est né en 1953 à Tórshavn, la capitale des Féroé, située sur Streymoy, la plus grande et la plus peuplée des îles de l’archipel. Partisan de l’indépendance des îles Féroé, Jóanes Nielsen, qui a quitté l’école à 14 ans avant d’occuper divers métiers, est aujourd’hui l’une des principales figures de la culture féroïenne.

Rien de spécialement bucolique ici, malgré des paysages à couper le souffle. Cinq de ces enfants des îles Féroé vont connaître une mort plus ou moins violente. Et seul le sixième, Kári Willumsen, fils d’un télégraphiste ivrogne, survivra pour raconter leurs trajectoires.

Fils d’un chauffeur de taxi, Djalli meurt d’une méningite à 11 ans. À 23 ans, Ingimar s’est noyé après être tombé d’un chalutier au large du Groenland. Staffan, fils d’un politicien local parti étudier à Copenhague, va y mourir au bout d’une longue déchéance. Olaf, expert-comptable devenu politicien, mourra à Copenhague du sida, « une maladie dont il est interdit de mourir aux îles Féroé ».

Fridrikur, dont le père et le grand-père sont la même personne, a été recueilli par des religieuses et élevé dans un pensionnat, après que sa mère se fut suicidée à 16 ans quelques jours après avoir accouché. Personnage paisible et rayonnant dans lequel il y a quelque chose du prince Mychkine de Dostoïevski, lecteur des Essais de Montaigne en français, il va trouver vers l’âge de 30 ans la mort après une altercation.

Poèmes en morse, cruches de genièvre, bagarres, cuites au mauvais vin, homosexualité, échos du conflit linguistique avec le Danemark : c’est leur histoire éclatée que raconte Les collectionneurs d’images. Tout ce qui les a faits et les a défaits.

La rudesse de la vie sur les îles, la masculinité « toxique » et l’homophobie, l’éternelle domination danoise et les lois de l’exil obligé. La manière dont l’archipel, comme l’ogre des contes, dévore parfois ses propres enfants.

 

Les collectionneurs d’images

★★★ 1/2

Jóanes Nielsen, traduit du danois par Inès Jorgensen, postface et validation linguistique à partir du texte original féroïen par Malan Marnersdóttir, La Peuplade, Chicoutimi, 2021, 480 pages