«Alegría»: Manuel Vilas, une joie toute nue

Le romancier, poète et essayiste de 58 ans livre une autre mise à nu  où il affronte la solitude — qui est le lot de tout écrivain — et le monstre de la maladie mentale.
Alex Gallegos Le romancier, poète et essayiste de 58 ans livre une autre mise à nu où il affronte la solitude — qui est le lot de tout écrivain — et le monstre de la maladie mentale.

« Nous ne saurons jamais en quoi consiste la vie, qui ne tient peut-être qu’à respirer et regarder le ciel. Or cela ne nous suffit pas, ne nous a jamais suffi. »

Avec Ordesa (prix Femina étranger en 2019, qui paraît en format de poche aux éditions Points), Manuel Vilas tentait d’exorciser le deuil de ses parents. Dans une langue poétique et crue où il mêlait le chagrin à la colère, l’écrivain espagnol nous donnait un portrait émouvant et très personnel, cherchant avec inquiétude « un sens au fait qu’il ne reste plus rien ».

Beau livre impudique, un peu inclassable, Ordesa était un autoportrait en forme de puzzle et d’inventaire à la narration chaotique parfaitement assumée. Manuel Vilas y faisait alterner souvenirs familiaux, aveux sombres et instantanés un peu jaunis de la classe moyenne inférieure espagnole.

Cette fois, avec Alegría (qui signifie « joie » en langue espagnole), le romancier, poète et essayiste de 58 ans poursuit son dialogue avec les morts et nous offre d’une certaine façon l’envers de la médaille — ou plutôt son endroit, sa face brillante et lumineuse.

C’est une autre mise à nu où il affronte la solitude — qui est le lot de tout écrivain — et le monstre de la maladie mentale. Un spectre qu’il nomme Arnold Schönberg, comme il a donné à tous ses proches les noms de grands compositeurs. Manuel Vilas plonge aux sources de sa mélancolie. « J’avais un excès de conscience, voilà tout. Je voyais trop de choses. »

Entre Barcelone et Chicago, c’est dans une chambre d’hôtel d’Arequipa que l’écrivain au sommeil fragile finit par comprendre qu’à travers le perpétuel inconfort qu’il éprouve, il cherche la maison de son enfance, le calme et le sentiment de protection que lui procurait sa petite chambre d’enfant.

Après l’épreuve du deuil, orphelin inconsolable mais lucide, tout en luttant sans cesse contre des névroses, Manuel Vilas traque ici les joies, les grandes comme les petites, qui donnent aujourd’hui un sens à sa vie. Un verre de jus d’orange fraîchement pressé laissé pour lui dans le réfrigérateur par sa compagne. Le souvenir nostalgique de l’ivresse. Une rencontre avec un lecteur. « Nous devons avoir foi dans la joie. Sans elle, la vie humaine ne peut pas prospérer. »

Né pendant la tournée de promotion d’Ordesa, ce deuxième volet d’exploration autobiographique s’intéresse particulièrement aux deux fils de l’écrivain — âgés de 22 et de 24 ans —, dont l’avenir l’enchante et l’inquiète. Un voyage intérieur entre l’ombre et la lumière que les vieux démons et les fantômes du passé de l’écrivain viennent à l’occasion parasiter.

Tout comme Ordesa, auquel il succède et qu’il prolonge, Alegría n’est pas un livre qui se traverse à bride abattue. Il faut consentir à emprunter des chemins de traverse, faire des pauses, s’autoriser parfois le grand écart. C’est une manière excentrique qui pourrait agacer, mais qui offre aussi autant d’itinéraires nous renvoyant à tous les faux pas, aux culs-de-sac et aux hésitations de notre propre vie.

Peut-on connaître la joie sans être heureux ? C’est possible et c’est peut-être même normal, nous dit Manuel Vilas. Méditation sur la mort et sur la vie, et sur tout ce qui existe entre les deux, profondément universel sous les paradoxes et les contradictions revendiqués par son auteur, Alegría ne dit pas autre chose.

Alegría

★★★★

Manuel Vilas, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, Éd. du Sous-Sol, Paris, 2021, 400 pages