Martin-David Peters refuse qu’on l’enferme dans une boîte

La trajectoire de l’acteur Martin-David Peters a beaucoup en commun avec celle de son narrateur, Clark.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La trajectoire de l’acteur Martin-David Peters a beaucoup en commun avec celle de son narrateur, Clark.

« Dans la vie en général, il est relativement facile de repérer ses adversaires. Ce sont ces gens dont le regard te dit : “Tu es ce que je pense de toi.” Bien sûr, comme tous les CCiD, tu as déjà croisé ce regard », écrit Martin-David Peters dans Clark ou La peau de l’ours, son premier livre, sur lequel est apposée l’étiquette « fiction », bien que la trajectoire de l’acteur, vu entre autres dans les séries Faits divers, Série noire et Fragile,ait beaucoup en commun avec celle de son narrateur, Clark.

À commencer par cet acronyme inventé : CCiD, comme dans Comédiennes et comédiens issus de la diversité. C’est d’ailleurs à eux que Clark dédie ce livre hybride et plein d’esprit, quelque part entre le récit intime du parcours cahoteux d’un vétéran des planches, le guide pratique sur l’art du jeu et le portrait aigre-doux d’un milieu où rien n’est jamais acquis.

« Je n’ai rien contre le fait qu’on dise qu’un comédien est issu de la diversité, mais ça peut devenir comme une boîte », explique au bout du fil le nouvel auteur de 53 ans, qui manie le sujet complexe de la diversité avec le sérieux qu’il appelle, mais aussi avec la finesse d’un humour reposant sur plus d’un quart de siècle de carrière (et toutes les expériences heureuses ou moins heureuses que l’on devine).

Pas tous pareils

« Ce qui est difficile quand on est comme moi un CCiD, c’est d’avoir l’impression qu’avant même que tu aies ouvert la bouche, des gens qui ne te connaissent pas du tout pensent savoir qui tu es. Personne n’aime être mis dans une boîte. » Surtout pas dans une boîte à ce point fourre-tout. « Au Québec, un comédien d’origine polonaise, russe, chinoise, thaïlandaise, africaine est un comédien issu de la diversité. Mais tu ne vas pas me dire que tout ce monde-là est pareil ! »

Voilà un livre traversé par un luxe de nuances, que l’on sent, en entrevue comme entre les mots de son alter ego, tendu entre le désir de l’auteur que le théâtre puisse être ce lieu abolissant toutes les différences et sa conscience aiguë que le théâtre ne peut prétendre à l’universel si ses institutions s’entêtent à ne mettre en scène que des distributions uniformément blanches.

« L’art n’a pas besoin de diversité ; l’art se suffit à lui-même et ne s’élève que par sa seule beauté », écrit pourtant Martin-David Peters — ou, si vous préférez, Clark. C’est-à-dire ? « C’est une phrase volontairement ambiguë, qui est ni vraie ni fausse. Est-ce qu’on est capables de monter des pièces sans avoir de comédiens de la diversité dedans ? Oui, ça peut se faire, bien sûr. Mais le théâtre est un art vivant, un art qui doit parler à sa société, et c’est sûr qu’il y a plus de gens qui vont s’intéresser à ce que tu dis s’ils se voient représentés. Théoriquement, tu n’as pas nécessairement besoin de diversité, non, c’est vrai. Mais la question que tu dois te poser, c’est : à qui je veux parler ? »

En attendant l’équilibre

Fils d’une mère abitibienne et d’un père montréalais aux racines antillaises, Martin-David Peters est ce proverbial acteur dont tous les téléphages connaissent le visage, mais ignorent le nom. Après avoir décroché son diplôme du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 1994, il vivra comme tant de ses collègues une carrière ponctuée d’espoirs, de petites gloires et de nombreux mois à attendre une prochaine audition — un autre point commun avec ce Clark qui, après son triomphe dans Othello, tombera dans les limbes.

Cette instabilité accable-t-elle tout particulièrement les CCiD ? « Non, je pense que c’est un métier difficile pour tout le monde », répond celui qui, pour gagner sa croûte lors d’un long passage à vide, est devenu représentant, sur la route, pour une compagnie de livres, puis pour une entreprise d’armoires de cuisine. « J’allais chez les gens avec mes échantillons d’armoires, et là on me disait : “Heille toi, me semble que je t’ai vu quelque part.” […] C’est vraiment depuis que j’ai atteint la cinquantaine que le téléphone sonne plus. »

Un très beau moment

Plaidoyer caustique pour plus de diversité culturelle sur les scènes, Clark ou La peau de l’ours raille en creux l’entre-soi d’un petit monde où un minuscule bassin de stars s’échangent les contrats majeurs, une réalité contribuant également à ce que peu d’interprètes issus de la diversité tiennent des premiers rôles. Comment le Québec pourra-t-il un jour compter sur une masse critique de comédiens racisés suffisamment célèbres pour figurer au haut de l’affiche si on ne les invite jamais à montrer ce dont ils sont capables ?

« On vit depuis quelques années un très beau moment, notamment en publicité, où il y a une vraie ouverture, dit Martin-David Peters. Mais pour moi, le théâtre doit demeurer un lieu de très grande liberté. Il faut que l’artiste soit libre de faire ce qu’il veut. Si tu l’obliges à mettre de la diversité dans son spectacle pour obtenir une subvention, pour moi, dans l’absolu, il y a un problème. »

Mais ne s’agit-il pas d’un moyen, certes imparfait mais nécessaire, de corriger une sous-représentation qui perdure depuis trop longtemps ? « Oui, tout à fait, je suis d’accord, mais ce que j’espère, c’est que cet équilibre-là existe un jour naturellement. »  

Clark ou la peau de l’ours

Martin-David Peters, Leméac, Montréal, 2021,120 pages