L’essor fougueux de la littérature noire

Amanda Gorman a séduit le monde entier en lisant «The Hill We Climb», un poème de courage et d’espoir pour l’Amérique à venir, lors de la cérémonie d’intronisation de Joe Biden à la présidence des États-Unis, mercredi dernier à Washington.
Photo: Patrick Semansky Agence France-Presse Amanda Gorman a séduit le monde entier en lisant «The Hill We Climb», un poème de courage et d’espoir pour l’Amérique à venir, lors de la cérémonie d’intronisation de Joe Biden à la présidence des États-Unis, mercredi dernier à Washington.

Frêle et fière dans son manteau jaune, la jeune poète Amanda Gorman a séduit le monde entier en lisant The Hill We Climb, un poème de courage et d’espoir pour l’Amérique à venir, lors de la cérémonie d’intronisation de Joe Biden comme président des États-Unis, mercredi dernier. Jeune autrice noire en pleine ascension, elle fait partie d’une génération d’écrivains qui refusent désormais de rester invisibles.

Et la mouvance pourrait bien s’intensifier. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, l’été dernier, la liste des dix livres les plus vendus du New York Times regroupait pour la première fois une majorité de livres portant sur les relations raciales aux États-Unis.

Et cet automne, le même journal donnait la parole à dix jeunes poètes noirs qui expliquaient leurs raisons d’écrire. Plusieurs ont mentionné le besoin de partager leur expérience en tant que jeunes hommes ou jeunes femmes noirs. Pourtant, lorsqu’elle était petite, Amanda Gorman n’avait jamais vu une femme noire sur une couverture de livre, avant de tomber sur un roman de Toni Morrison. Et c’est lorsqu’elle s’est aperçue que tous les livres qu’elle lisait depuis l’enfance étaient peuplés de personnages de race blanche qu’elle a décidé de mettre en scène des personnages marginalisés.

En ce moment, il y a des efforts qui sont faits en traduction française. Mais il y a des livres, écrits par des Noires américaines, qui ont mis 20 ou 30 ans à être traduits

Le constat vaut aussi, sinon plus, dans le monde littéraire francophone, au Québec et en France, où des livres importants, écrits entre autres par des Noires américaines, ont mis des décennies à être traduits en français.

« En ce moment, il y a des efforts qui sont faits en traduction française. Mais il y a des livres qui ont mis 20 ou 30 ans à être traduits », dit Jade Almeida, sociologue et militante afro-féministe qui vit à Montréal. Elle cite par exemple bell hooks, célèbre féministe afro-américaine, dont les essais ont été traduits tardivement en français. Récemment, c’est la maison d’édition Mémoire d’encrier qui a assuré la traduction de l’essai de la Montréalaise Robyn Maynard NoirEs sous surveillance. C’est aussi à Mémoire d’encrier que l’on doit la traduction au Québec de l’écrivaine de science-fiction Octavia Butler. Les Éditions du Remue-ménage ont pour leur part traduit La pensée féministe noire, de Patricia Hill Collins.

« C’est un essai qui a été écrit dans les années 1990, dit Jade Almeida, mais il a été traduit en 2018. » Est-ce parce que les maisons d’édition ne sont pas sûres de rejoindre un public assez important avec ces livres ? Jade Almeida va jusqu’à dire que des études ont démontré que les livres se vendent moins lorsqu’une femme noire est représentée sur la couverture…

« On croit qu’une personne qui écrit un livre dans lequel les personnages sont noirs va forcément ne rejoindre qu’un public noir », dit-elle.

C’est donc en pleine pandémie que Madioula Kébé-Kamara, qui a vécu en France avant d’immigrer au Québec, a décidé de fonder la maison d’édition Diverses syllabes, consacrée à la littérature noire et à celle représentant les minorités sexuelles.

Black Lives Matter

« Quand on pense à une femme, on pense à une femme blanche. Quand on pense aux Noirs, on pense à un homme noir », dit-elle pour illustrer l’invisibilité des femmes noires dans la société québécoise. D’ailleurs, elle relève qu’étrangement, malgré leurs nombreux problèmes en matière de relations interraciales, les États-Unis offrent une meilleure visibilité culturelle à la population noire.

« Le Québec peut se comparer à la France avec cette sorte d’invisibilité de la population noire », ajoute Madioula Kébé-Kamara.

Diane Gistal est la fondatrice de Nigra Iuventa (Jeunesse noire), un organisme qui célèbre l’histoire et la culture afro-descendantes à travers les arts visuels et la culture médiatique. Récemment, elle s’est réjouie de trouver, portés par la vague de Black Lives Matter, des essais sur la condition noire ou sur le racisme parmi les livres les plus vendus des librairies généralistes de Montréal.

« Normalement, on trouve ces ouvrages dans des librairies spécialisées », dit-elle. Ce sont des ouvrages qui se retrouvent par exemple à la librairie Racines, récemment déménagée dans la rue Saint-Hubert, dans le quartier Rosemont–La Petite-Patrie. « Ce sont des ouvrages qui aident à comprendre quels sont les mécanismes qui sont en jeu », dit-elle.

Diane Gistal mentionne des auteures afro-québécoises qui gagneraient à être connues : Stéphane Martelly ou Chloé Savoie-Bernard, par exemple.

Elle ajoute que les Québécois ont la fâcheuse tendance à considérer les débats sur les questions raciales comme étant extérieurs au Québec.

« En France, les Noirs ont combattu lors de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale, dit Madioula Kébé-Kamara, mais ils sont invisibles dans la culture et les médias. » Au Québec, elle mentionne leur présence dans l’industrie de la construction, mais aussi dans les CHSLD. Il faut qu’« ils sortent des coulisses », affirme-t-elle.

Pour ce faire, il semble que les créateurs noirs aient encore besoin de lieux où ils ont une place spécifique, dans des maisons d’édition comme dans des librairies qui s’intéressent particulièrement à leur condition.

 

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