Riches heures des écritures de soi

Tout en travaillant à une thèse sur l’imaginaire commercial dans la littérature française du Moyen Âge, Gabriel Cholette exprime haut et fort son appartenance à la «génération Instagram». Si bien que le populaire réseau social a ni plus ni moins servi de matrice à son livre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tout en travaillant à une thèse sur l’imaginaire commercial dans la littérature française du Moyen Âge, Gabriel Cholette exprime haut et fort son appartenance à la «génération Instagram». Si bien que le populaire réseau social a ni plus ni moins servi de matrice à son livre.

« On s’y rassemble pour fêter, bien entendu, mais l’underground est aussi un espace de découverte de soi, de sociabilité et d’expressivité. » Avec son premier livre, Les carnets de l’underground, qui vient de paraître aux éditions Triptyque, Gabriel Cholette offre « les notes de terrain d’un club kid de Montréal qui court du Mile-End à Berlin en passant par Manhattan pour ne rien rater du lifestyle sexe, drogues et musique techno ».

Selon Pierre-Luc Landry, directeur de la collection « Queer », dont le livre de Cholette est le cinquième titre, il s’agit du « récit exubérant et sans filtre d’un auteur qui, tout en explorant sa sexualité et la manière dont elle informe son identité, pose un regard queer sur le monde de l’underground, son chronotope, ses rituels et ses figures. »

Tout en travaillant à une thèse sur l’imaginaire commercial dans la littérature française du Moyen Âge, Gabriel Cholette exprime haut et fort son appartenance à la « génération Instagram ». Si bien que le populaire réseau social a ni plus ni moins servi de matrice à son livre : « Cela a eu une grande influence sur la forme, étant donné que je ne pouvais partager que dix vignettes de texte à la fois. Mais aussi sur le contenu, puisque j’ai tenté de décrire notre rapport à une culture de l’image en infiltrant avec mes mots une plateforme où pullulent les stories vidéo de quelques secondes. »

« Ça vient avec des descriptions de l’univers “m’as-tu-vu” des raves, ajoute Cholette, avec un excès de références, avec l’impression que tout le monde s’interpelle par son nom de compte Instagram et avec l’importance un peu trop grande des photographes qui s’en permettent beaucoup, étant donné que plusieurs personnes rêvent secrètement d’être reconnues comme des mannequins. »

Un pan lumineux

Si la consommation de drogues occupe une place centrale dans la culture rave, tout comme dans le récit de Gabriel Cholette, l’auteur s’attarde à rendre justice à l’ensemble du mouvement : « Il y a certainement des situations de danger, comme celles que je décris dans le livre, des décisions discutables prises sous l’influence de la drogue, mais il y a aussi un pan lumineux. »

« Le rave est un safe space, poursuit-il, un lieu d’expérimentation artistique, musicale et vestimentaire, une zone transitoire, initiatique, qui permet un épanouissement en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre. On ne peut pas demeurer infiniment dans ce milieu, qui mène probablement à une très grande fatigue, mais il est très émancipateur. »

« Reste qu’il y a quelque chose de triste dans le fait que les queers sont “confinés” à l’underground, ajoute Cholette. C’est déplorable que les seules heures qui soient véritablement nôtres soient celles de la nuit. J’aimerais qu’on sorte du sous-sol et qu’il y ait plus d’espaces à la lumière du jour qui soient consacrés aux queers. »

L’eau à la bouche

En plus d’être mises en mots, les aventures du narrateur noctambule sont dessinées, représentées par les illustrations à la fois érotiques et mélancoliques de l’artiste montréalais Jacob Pyne. « Les images évoquent souvent le contenu des récits, explique Cholette, sans pour autant s’y référer directement, ce qui les rend complémentaires. Je trouve que ça met l’eau à la bouche. On s’est attaqués, Jacob et moi, à un même univers de sens et j’estime qu’il en résulte une forte cohésion entre le texte et les illustrations. »

La personne qui écrit se compose, elle se crée, se façonne de la manière qui lui convient à elle, et non pas à une quelconque théorie qui voudrait bien ranger les textes dans des catégories fixes et rigides qui en castrent le sens

 

Dans la prose de Gabriel Cholette, Pierre-Luc Landry perçoit de l’urgence : « Il y a l’urgence de raconter, de témoigner, mais aussi celle de réfléchir à l’objet et au sujet des anecdotes qui sont partagées. Il y a une vitesse certaine dans le phrasé, une oralité fidèle en même temps qu’elle est fabulée par l’écrivain lui-même, et quelque chose de la mise en scène de soi qui est empruntée à Instagram, certes, mais qui s’incarne également dans la littérature depuis des siècles. »

Écrire, c’est se composer

Codirigé par Nicolas Dawson, Pierre-Luc Landry et Karianne Trudeau Beaunoyer, fruit de plus de cinq ans de recherche-création sur la question des écritures de soi et de leurs subversions, Se faire éclaté·e paraîtra le 20 janvier aux éditions Nota bene, dans la collection « Indiscipline ». Pierre-Luc Landry explique que l’idéal de vérité omniprésent dans les discours publics et universitaires sur la biographie, l’autobiographie et l’autofiction l’a longtemps empêché d’écrire : « J’avais l’impression que tous les sujets m’échappaient, moi-même y compris, que si je souhaitais parler de moi, je devais faire un travail généalogique qui ne m’intéressait pas du tout, que je devais offrir un récit objectif, sans quoi il n’aurait aucune valeur. »

Réunissant, en plus de ceux des codirecteurs et de la codirectrice, les textes de Marilou Craft, Fanie Demeule, Kevin Lambert, Stéphane Martelly, Alex Noël, Karine Rosso et Chloé Savoie-Bernard, l’ouvrage démontre ainsi que « la vérité sur soi-même, personne ne la possède, pas même la personne qui écrit ». « La personne qui écrit se compose, précise Landry, elle se crée, se façonne de la manière qui lui convient à elle, et non pas à une quelconque théorie qui voudrait bien ranger les textes dans des catégories fixes et rigides qui en castrent le sens. »

Ainsi, Pierre Luc-Landry et ses collègues ont abordé les écritures de soi à l’intersection des identités (queers, migrantes, minorisées, surnaturelles, improbables et non fiables), mais aussi des registres (poésie, essai, fiction et étude littéraire) : « Il est question de fantômes, d’animaux exotiques, de migrations, de frontières et de processus sociaux de domination comme la racisation. On découvre des réflexions sur la subversion, la sexualité, l’identité, l’orientation sexuelle, l’enfance, la littérature, l’autoportrait et les objets qui nous représentent. Nous avons essayé de montrer, collectivement, qu’il existe autant de manières de se nommer, de se dire et de s’écrire qu’il existe de textes, de livres et d’écrivains et d’écrivaines. »

Les carnets de l’underground

Gabriel Cholette, illustrations de Jacob Pyne, Triptyque « Queer », Montréal, 2021, 168 pages

Se faire éclaté·e. Expériences marginales et écritures de soi.

Sous la direction de Nicolas Dawson, Pierre-Luc Landry et Karianne Trudeau Beaunoyer, Nota bene « Indiscipline », Montréal, 2021, 168 pages