À la recherche du soi profond

Une planche de «Vernon Subutex». Excellente transition du roman vers la bédé, une belle réussite, la plume de Virginie Despentes conservant ici son élan colérique, sexuel et malpropre. Une écriture admirablement bien portée par le dessin nerveux de Luz, un ancien de «Charlie Hebdo».
Illustration: Albin Michel Une planche de «Vernon Subutex». Excellente transition du roman vers la bédé, une belle réussite, la plume de Virginie Despentes conservant ici son élan colérique, sexuel et malpropre. Une écriture admirablement bien portée par le dessin nerveux de Luz, un ancien de «Charlie Hebdo».

Pour le dernier panorama bédé de cette fichue année 2020, nous retrouverons le disquaire déchu Vernon Subu-tex à la recherche d’un endroit où coucher et nous rencontrerons un jeune danseur désirant vivre Broadway dans Tanz ! Aussi, une visite dans une communauté de jeunes Chinois queers désœuvrés, dans le quotidien d’une femme qui n’a pas assez de temps libre pour faire son cinéma, et nous terminerons notre tour dans la France corrompue devenue le quotidien du personnage connu sous le nom du Tueur…

Tant qu’il y aura des clopes !

Cela aura pu être le sous-titre de cette adaptation en roman graphique du premier tome de Vernon Subutex, une des trilogies marquantes du monde littéraire français du cœur des années 2010. C’est l’autrice originale Virginie Despentes qui adapte ici son texte, habilement mis en images par Luz, un ancien de chez Charlie Hebdo.

Alors, c’est évidemment fidèle à la trame originale, celle de Subutex, ancien disquaire ayant tout perdu, de son magasin à sa jeunesse, qui se voit obligé de passer d’un sofa à l’autre pour ne pas avoir à dormir dehors. Avec, comme seule possession ayant une certaine valeur, les confessions sur vidéo et les recherches musicales d’un chanteur à la mode, son vieil ami Alex Bleach, récemment décédé.

Après avoir réussi à passer au travers de l’époque no future, voilà que la génération X, vieillissante, se voit obligée de gérer un no present totalement délirant et angoissant, forcée de suivre un courant trop fort pour être remonté. Les vieux punks ont beau être restés en colère, il faut bien s’occuper des enfants !

Excellente transition du roman vers la bédé, une belle réussite, la plume de Despentes conservant ici son élan colérique, sexuel et malpropre. Une écriture admirablement bien portée par le dessin nerveux de Luz. Et même si l’univers dépeint est relativement hostile pour ses protagonistes, on sent dans cette collaboration un respect profond pour l’histoire de ce type qui rebondit d’un endroit à l’autre, au gré de l’humeur des gens qui l’entourent.

Vive la danse !

C’est pour le plaisir de dessiner des gens qui dansent qu’est née Tanz !, deuxième bédé de la jeune autrice (elle n’a pas encore 30 ans) française Maurane Mazars. Et cela paraît, puisque le mot « souplesse » est celui qui caractérise le mieux ce récit, dans son écriture et dans l’illustration.

Pour l’histoire, elle se veut intrigante dès les premières cases alors que nous rencontrons Uli, 19 ans, étudiant en danse dans une grande école allemande, qui fait la rencontre, lors d’un voyage à Berlin, d’un danseur afro-américain qui le convainc de venir s’installer à New York pour danser dans les comédies musicales de Broadway. Nous sommes en 1957.

Cette souplesse, on la remarque dans la fluidité d’une narration qui réussit à en mener large (racisme, opposition entre le Vieux et le Nouveau Monde, embourgeoisement de la culture, homosexualité), tout en restant près du personnage principal et de ses doutes à l’égard lui-même et de ceux et celles qui l’entourent.

Idem pour le dessin, tout en lavis et fluide dans son rendu, qui donne beaucoup d’espace au corps, qui n’est pas sans évoquer les mouvements décomposés des photos de Muybridge de la fin du XIXe siècle.

Une belle maturité, et dans le propos, et dans l’exécution.

Désenchantement

C’est le thème que l’on retrouve en filigrane du deuxième ouvrage de Seven, jeune artiste chinois vivant désormais à Hong Kong.

Chinese Queer, c’est Tian Fushi, jeune artiste qui veut faire des mangas, et son entourage queer composé de gens rongés par un désenchantement inscrit dans leur propre ADN, porté par une crainte profonde de ne jamais trouver leur place dans la société chinoise.

Le dessin est tout en contradiction : ligne claire et nerveuse à la fois ; grandes plages noires éclairées au néon rose, esthétique manga influencée par une Chine fermée et cachée dans des quartiers universitaires qui sentent les poppers et le désinfectant à base d’eau de javel.

Troublant.

Trouver du temps

Après avoir reçu le Grand Prix Bédéis Causa 2020 pour Contact, son premier roman graphique, Mélanie Leclerc bât le fer tandis qu’il est chaud et revient avec Temps libre, qui porte sur les projets qu’on ne finit vraiment jamais.

On accompagne Mélanie, mère de trois enfants, qui travaille à temps perdu sur un film documentaire sur sa tante, ancienne comédienne vivant avec la maladie d’Alzheimer.

Très belle incursion dans la réalité de nombreux créateurs qui doivent jongler entre leurs aspirations et mettre un souper sur la table…

Photo: Mécanique générale Dans «Temps libre», de Mélanie Leclerc, on accompagne Mélanie, mère de trois enfants, qui travaille à temps perdu sur un film documentaire sur sa tante, ancienne comédienne vivant avec la maladie d’Alzheimer.

S’auto-court-circuiter

Nous avions bien aimé le retour du personnage du Tueur, en version agent secret contre son gré. Dans ce deuxième tome, il continue son combat contre la corruption qui ronge les institutions françaises. Malheureusement, on demeure un peu dans le cliché inhérent au genre, de celui qui rend le lecteur non pas parano, mais plutôt cynique. Ça manque un tout petit peu de perspective, dans le récit comme dans le dessin…

Vernon Subutex, tome 1 | ★★★★ ​1/2 | Virginie Despentes et Luz, Albin Michel, Paris, 2020, 304 pages // Tanz ! | ★★★★ | Maurane Mazars, Le Lombard, Bruxelles, 2020, 248 pages /// Chinese Queer | ★★★★ | Seven, Sarbacane, Paris, 2020, 248 pages //// Temps libre | ★★★ ​1/2 | Mélanie Leclerc, Mécanique générale, Montréal, 2020, 176 pages ///// Le Tueur Affaires d’État. tome 2 : Circuit court. | ★★★ | Matz et Luc Jacamon, Casterman, Tournai, 2020, 56 pages

À voir en vidéo