Comment commémorer Rimbaud et Verlaine?

Photo prise le 27 septembre 1954 d'un fragment du tableau de Fantin-Latour «Le coin de table» représentant (de gauche à droite) les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud
Photo: Agence France-Presse Photo prise le 27 septembre 1954 d'un fragment du tableau de Fantin-Latour «Le coin de table» représentant (de gauche à droite) les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud

Que se passe-t-il, depuis quelques mois, autour des hautes figures littéraires que sont Rimbaud et Verlaine ? En France, un vaste mouvement a germé pour faire admettre ces poètes parmi les étoiles de la nation qu’abrite, à Paris, le Panthéon. En Angleterre, un logement que Rimbaud et Verlaine ont brièvement occupé se trouve, depuis quelques jours, au cœur d’une polémique qui met en cause jusqu’aux modalités de diffusion de la culture. Jusqu’à quel point et surtout comment faut-il commémorer ces deux poètes pour soutenir l’importance de la culture ?

Dans le quartier Camden, à Londres, Rimbaud et Verlaine avaient trouvé à louer, en 1873, un logement dans un édifice qui existe toujours. Ils n’y étaient restés que quelques mois. Mais depuis des années, parce qu’ils ont vécu là un moment, cette demeure privée suscite un vif intérêt.

Elle était promise à devenir une maison de la poésie, un centre d’art et d’éducation voué à revaloriser une des zones en disgrâce de la capitale britannique. Patronnée par un organisme de charité, la Rimbaud and Verlaine Foundation (R & V), la transformation de la maison avait mobilisé plusieurs figures culturelles importantes, dont les romanciers Tracy Chevalier et Julian Barnes, le poète Andrew Motion, l’acteur et biographe Simon Callow, ainsi que le dramaturge et scénariste Christopher Hampton. Or l’organisme a été consterné d’apprendre que le donateur, Michael Corby, dont les vœux de cession étaient pourtant couchés sur un testament, avait finalement changé d’idée.

Il a plutôt décidé de mettre en vente la maison géorgienne afin de la céder, selon les aléas du marché, au plus offrant du moment, au plus grand dam de l’association culturelle, qui en avait fait, depuis quelques années, le point de gravité de son engagement. C’est à croire que les poètes seraient morts une seconde fois.

Fétichisations

Tous les lieux où sont passés Verlaine et Rimbaud font l’objet, plus que jamais, d’une fétichisation, au point semble-t-il de presque faire oublier les orages qui douchèrent leurs vies en commun pour n’en retenir que leur amour illicite. Verlaine ira pourtant jusqu’à ouvrir le feu sur son jeune amoureux. C’était à Bruxelles, le 10 juillet 1873. Rimbaud venait de lui annoncer qu’il le quittait. L’affaire conduira Verlaine deux ans en prison, un lieu qu’il connaîtra tout aussi bien que les hôpitaux.

Rimbaud, touché au bras par le tir de Verlaine, récupérera. Le revolver du crime — du moins celui qui est tenu pour tel, un modèle assez courant à l’époque — a été vendu aux enchères, en 2016, pour la rondelette somme de 673 000 $. Une certaine idée de la littérature trouve apparemment son prix même dans l’armurerie.

Commémorer au nom du présent

Depuis 2014, dans l’attente de s’établir dans cette maison où l’on présume que demeuraient quelques atomes de Rimbaud et Verlaine, la fondation avait programmé plus de trente événements interculturels et commandé des œuvres originales, allant de l’opéra au théâtre et au cinéma en passant par la musique classique et rock, la sculpture et d’autres formes de création, dont bien entendu la poésie et la littérature.

Les noms de Rimbaud et Verlaine étaient ainsi devenus, en Angleterre, les paravents d’une vaste entreprise culturelle vouée à faire la promotion des arts à travers l’éducation, les échanges et la construction d’un capital de savoirs.

Photo: Stephen McKay CC

En France, l’idée de réunir le duo Verlaine-Rimbaud, au-delà de la mort, en logeant leurs os dans le marbre du Panthéon a reçu l’aval de plusieurs personnalités. Plusieurs anciens ministres de la Culture ont signé une pétition de plus de 5000 personnalités favorables à la panthéonisation des deux figures littéraires. Parmi eux, des figures importantes du paysage intellectuel, comme Annie Ernaux, Edgar Morin, Michel Onfray et Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture en titre en France. La pétition favorable à cette panthéonisation est parue à l’initiative du journaliste Frédéric Martel, qui a beaucoup écrit sur la place des homosexuels dans la société française, de l’écrivain et historien Nicolas Idier, de même que de Jean-Luc Barré, l’éditeur d’une biographie de Rimbaud. Les trois hommes se sont montrés fort agacés par le fait que les tombes de Rimbaud et Verlaine se trouvent pour l’instant dans des lieux qu’ils jugent peu appropriés à leur notoriété.

Comment honorer ?

S’il est loin d’être le seul à s’opposer à ce transfert, l’ancien premier ministre Dominique de Villepin situe la polémique dans le cadre d’un de ces crêpages de chignon dont la France, pays épris de littérature, a le secret, tout en montrant l’importance pour une société de manier ses symboles culturels. Selon l’ancien premier ministre, « le but affiché n’est pas tant de célébrer deux génies de la littérature que d’installer dans le mausolée un couple érigé au rang d’icône ». Un couple, qui plus est, homosexuel. Mais c’est faire bien peu de cas du reste de la vie de ces deux-là, accusent les opposants, qui ne voient pas en quoi ces personnages tumultueux peuvent être réduits, en fonction des préoccupations de 2020, à servir de porte-étendard de la cause gaie.

Les passionnés de Rimbaud en particulier trouvent du plus mauvais effet que l’État et ses institutions veuillent désormais se parer de son nom. Comment envisager que cet anarchiste, communard, forte tête, réfractaire à l’autorité — y compris à celle du milieu littéraire —, qui termina sa vie plus ou moins comme marchand d’armes, malade, amputé d’une jambe, se retrouve à servir de décoration à des dignitaires de l’État parce que ceux-ci font du pied à sa postérité en étant en quête de la leur ?

Verlaine vécut une vie plus rangée après ses incartades avec Rimbaud. Il ne semblait guère apprécier pour autant la majesté que se donne l’État républicain avec son Panthéon. Au moment où Victor Hugo y est porté, il écrit : « Ils l’ont fourré dans cette cave où il n’y a pas de vin ! »

Rimbaud repose près des siens. Verlaine de même. « À quel titre l’État s’autoriserait-il à trahir les volontés d’un défunt ? », demande Dominique de Villepin, soulignant que la mémoire d’une société ne saurait tenir à ses seuls monuments.

Une curieuse postérité

À quel point souhaiteriez-vous, pour votre part, être enterré ou figé dans le temps avec un être dont, de votre vivant, vous vous étiez passablement éloigné, jusqu’à en venir à vous détester ?

À quel titre l’État s’autoriserait-il à trahir les volontés d’un défunt?

 

S’il est vrai que les deux célèbres poètes ont vécu ensemble un court moment, il est difficile de nier à quel point leur rapport finit par éclater et, surtout, comment leur rapport à l’autorité les tenait éloignés des canons du Panthéon ou de l’idée d’une maison de passage transformée en institution.

Les discussions qui entourent la commémoration de Rimbaud et de Verlaine, en France comme en Angleterre, ramènent d’une certaine façon le débat qui a cours partout sur la manière dont il convient, pour les sociétés d’aujourd’hui, d’honorer en fonction des convenances du présent la mémoire de personnages qui se braquaient, à leur façon, contre celles de leur temps.