Mort de Christian Mistral, poète naufragé

Christian Mistral en 2004
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Christian Mistral en 2004

Les excès ne font pas vivre vieux. Le mal de vivre non plus. L’écrivain québécois Christian Mistral portait en lui le romantisme noir des poètes maudits du XIXe siècle, avec une modernité brûlante en plus. Mort à 56 ans, emportant ses hautes aspirations littéraires et le gouffre de ses errances.

Au temps de sa gloire à la fin de la décennie 1980 et au début des années 1990, il avait été ce jeune écrivain lancé comme une brillante comète sur notre scène littéraire à l’errance magnifique, fou amoureux de sa métropole. Le représentant consacré d’une génération X coincée entre les révolutions des baby-boomers et un avenir désenchanté, c’était ce grand gars-là à l’éternel chapeau de feutre, qui se confiait à vous sans filtre.

Ses romans Vamp et Vautour auraient réveillé des morts, avec leur américanité troublée, leur décadence aristocratique, leurs mots remplis d’images exubérantes. Ce style lyrique, métaphorique et authentique, cette soif d’absolu impossible à combler dans un monde qui commençait à s’écrouler, portait les fêlures de l’époque. Le voici parti avec le poids de ses trop lourds bagages. Il avait cru que ses livres pouvaient se défendre par eux-mêmes. Mais est-ce toujours possible ?

Son cousin par alliance, l’auteur-compositeur et interprète Jeff Moran, a affirmé au Devoir ignorer les raisons du décès, en attente des résultats de l’autopsie. Mistral n’allait pas bien et souffrait de diabète. « C’est quelqu’un qui a usé la chandelle par les deux bouts », soulignait-il. Et de décrire un homme très brillant avec l’intelligence émotive d’un gamin de 17 ans, passé finalement à côté de sa vie.

Né à Montréal en 1964, cet auteur-là aura été longtemps une sorte de Kerouac de nos macadams, attachant, blessé, grand buveur, grand lecteur, excessif, violent, sensible et révolté. Pondant d’abord dans l’urgence, puis après des passages à vide de plus en plus longs. Également parolier, entre autres pour Dan Bigras et Luce Dufault.

Le parcours de Mistral se marie aussi avec sa chute. La violence conjugale, les procès, la prison, la misère, l’ostracisme, l’alcool toujours, tant de démons l’ont habité et égaré. Violent envers les femmes malgré ses textes exaltant cette féminité qu’il bafouait. Telle fut la terrible fracture de sa vie.

De gloire et d’infamie

Son patronyme, il l’avait changé à 18 ans pour rendre hommage à l’écrivain provençal Frédéric Mistral afin aussi de naître enfin comme écrivain. Mais déjà à trois ans, très tôt en décalage avec ses origines, son prénom de Paul-André aura été modifié par son père adoptif en Christian. L’écriture fut un refuge dès l’âge de 10 ans. Son premier recueil de poésie, Jeunesse d’un poète, avait été publié à compte d’auteur à 14 ans. Il allait abandonner plus tard ses études pour mieux se consacrer à la passion de sa vie.

En 1988, à l’âge de 23 ans, son roman Vamp mettait en scène des héros en quête de la femme absolue, déesse en partie cruelle. Les bars de la rue Saint-Denis y bruissaient de désabusement et de soif d’autre chose avec des mots forts, foudroyants, délétères. En 1990, son percutant Vautour offrait une méditation sur la mort d’un ancien ami guitariste, plus grand par son départ que par sa vie, avec parallèles sur les mutations d’une Amérique en perte de chimères.

Christian Mistral n’avait pas cessé d’écrire après ses déchéances privées, mais avec des temps d’arrêt forcément, sous les barreaux ou avalé par le goulot de sa bouteille. En 2000 à travers son Valium, la femme mythique de Vamp perdait encore plus de sa chair pour s’évaporer dans le rêve. Trois ans plus tard, Vacuum, ultime volet du cycle « Vortex violet », prenait la forme d’une chronique, sorte de journal Web sordide mais sans complaisance de ce que l’écrivain fougueux d’hier était devenu.

En 2005, son essai littéraire Origines, publié aux Éditions Trois-Pistoles, constituait un méli-mélo d’entretiens, de confidences, de méditations sur l’écriture, avec quelques fulgurances et beaucoup de laisser-aller. Deux ans plus tard, son roman Léon, Coco et Mulligan, ancré dans le carré Saint-Louis des années 1980, au style plus épuré que jadis, lui offrait un retour à ses inspirations premières avec des héros défraîchis mais aussi paumés qu’autrefois. Entre puissantes envolées lyriques et redites.

Il s’égarait dans son propre labyrinthe, Christian Mistral, mais s’y retrouvait également, heureux d’atteindre un lectorat jeune comme autrefois. Sa prose gardait vivaces des aspirations et des détresses de l’adolescent troublé qu’il n’aura jamais cessé d’être. Bien des adultes l’avaient délaissé à cause des casseroles qu’il traînait à sa suite. Les jeunes lecteurs, qui reliront Vamp, Vautour et Valium, croiront encore y retrouver un peu de leurs affres. Mais alors que disparaît cet écrivain un temps iconique, doublé d’un homme entraîné par ses pires pulsions, son destin tient du gâchis terrible et nous afflige. Son œuvre lui survit pourtant.

« Comme une lame rougie par le feu, il laisse derrière une marque indélébile sur le visage de la littérature québécoise, écrivait lundi sa sœur, Annie Roy, sur sa page Facebook. […] C’était mon frère contre vents et marées. Vogue en paix sur le bateau de ta bouteille. On se reverra si ce qu’on raconte est vrai, pour un soir de scotch. »

Requiem pour ce poète naufragé sur une lame lumineuse et funeste qui vient de l’aspirer.

Avec Annabelle Caillou

 
 

Une version précédente de cet article, qui identifiait erronément l’ami de Frédéric Mistral au cœur du roman Vautour, a été modifiée.