Tromperies en tous genres

Chaque année, la petite ville de Sturgis, dans le Dakota du Sud, voit sa population exploser de façon exponentielle pendant une semaine. Lors du «Sturgis Motorcycle Rally», des centaines de milliers de motards envahissent les environs pour une série de compétitions plus ou moins formelles et toujours très abondamment emboucanées ou arrosées.
Photo: Michael Ciaglo Agence France-Presse Chaque année, la petite ville de Sturgis, dans le Dakota du Sud, voit sa population exploser de façon exponentielle pendant une semaine. Lors du «Sturgis Motorcycle Rally», des centaines de milliers de motards envahissent les environs pour une série de compétitions plus ou moins formelles et toujours très abondamment emboucanées ou arrosées.

Pas simple, d’entrer en relation avec les autres. Même dans des mondes où la pandémie ne sévissait pas encore, c’était déjà une évidence. À quoi cela tient-il ? Hum ? Bref, voici donc que, du raffinement sophistiqué que peut offrir la Sérénissime jusqu’aux diverses « subtilités » proposées par le Wyoming et même tout près, par l’Outaouais, la question se pose de toutes les façons, avec des réponses qui, malheureusement, ne se ressemblent que trop…

Damnée Donna !

Nous sommes tous devenus Vénitiens avec Donna Leon, et cette 28e enquête du commissaire Guido Brunetti viendra encore une fois nous donner l’impression de nous retrouver à la maison avec des gens qu’on aime. Cette nouvelle affaire s’amorce tout doucement par une longue conversation entre Brunetti et le père de sa femme, Paola, le comte Falier. Les deux hommes discutent méthodiquement de tout et de rien.

Comme à l’habitude, il ne se passera pas beaucoup de choses — sinon l’essentiel — dans cette histoire impliquant l’ami le plus proche du beau-père de Brunetti, un certain Gonzalo que même les enfants du commissaire connaissent depuis leur tendre enfance. Ami de la famille, il fait partie de la grande société de la ville et Brunetti l’apprécie, depuis toujours, pour son intégrité et son intelligence. Mais dans les faits, il faudra attendre presque la moitié du livre pour voir apparaître une victime. C’est là tout l’art de Donna Leon, on le sait : faire surgir le plus important sous les détails les plus anodins. L’air de rien, donc, on parlera beaucoup de morale ici, d’amour et de cupidité.

De façon complexe, évidemment, en profondeur même, et sous tous les angles possibles puisque Donna Leon est une moraliste comme on n’en fait plus. Tout cela à travers une intrigue toute simple : un vieil homme riche qui veut se sentir aimé — ledit Gonzalo, marchand d’art jadis beau et célèbre — décide de laisser sa fortune à un jeune amant dont il a fait son fils adoptif. Bien sûr, tous ses amis s’y opposent puisque le jeune beau est un personnage, disons, ambigu. Mais, au fond, pourquoi tout le monde s’offusque-t-il ? À partir de quels critères, sinon moraux ? D’autant plus que tout ce beau monde est riche, que le cher Gonzalo sait très bien ce qu’il fait… et qu’au bout du compte, il n’y a pas d’énorme différence entre ceux qui perdent et ceux qui gagnent.

La suite des choses révélera une sorte de coup fourré inattendu et, heureusement presque, la preuve sera faite que le nouveau fils n’est pas vraiment digne de son père… Brunetti réussira à l’épingler malgré toutes les précautions dont le vilain s’était entouré. Ouf.

Évidemment, vous le savez, je suis un fan fini de Donna Leon. Mais il faut avouer qu’elle atteint ici des sommets de raffinement : la finesse de ses analyses, la hauteur de ses préoccupations et l’élégance de son style — encore une fois rendu à la perfection par la traduction — font de chacun de ses livres un incontournable, et de celui-ci encore plus !

Damnée Donna !

Motards, inc.

Chaque année, la petite ville de Sturgis, dans le Dakota du Sud, voit sa population exploser de façon exponentielle pendant une semaine. Lors du « Sturgis Motorcycle Rally », des centaines de milliers de motards envahissent les environs pour une série de compétitions plus ou moins formelles et toujours très abondamment emboucanées ou arrosées. Des motards viennent de partout participer à l’événement… même en temps de COVID-19. Une subtilité en entraînant souvent une autre, on estime que l’événement a donné lieu à un minimum de 250 000 nouveaux cas cette année !

C’est là, avant la pandémie et, plus précisément encore, de l’autre côté de la frontière, à Hulett, dans le Wyoming, que l’on retrouve le shérif Longmire et Henry Standing Bear (dit « la Nation cheyenne elle-même »), qui est inscrit à une course. Officiellement, c’est d’ailleurs cette course de moto qui les amène là, mais on apprendra vite que Longmire vient donner un coup de main à un collègue un peu dépassé par les événements…

Tout tourne autour d’un motard qui repose dans le coma après avoir été percuté par un chauffard. Au moment où Vic, l’assistante du shérif, vient leur prêter main-forte — et même s’inscrire à un concours de tir au pigeon —, l’enquête montrera que des « personnalités » locales sont impliquées… Sauf qu’il ne s’agit pas d’un trafic de drogue comme on pourrait le croire, mais bien d’armes particulièrement sophistiquées. Avant d’en arriver à de telles conclusions, le shérif Longmire et sa vaillante équipe devront se farcir le cirque de la fête de motards, affronter quelques personnages ambigus — dont la célèbre Lola dont on entend parler depuis si longtemps — et même s’allier à un agent infiltré dans une bande de motards.

L’intrigue est évidemment solide et complexe, comme dans tous les livres de Craig Johnson, même si l’histoire est moins prenante, à cause du contexte probablement. Mais c’est d’abord et avant tout l’équipe d’enquêteurs qui fait l’intérêt principal de cette histoire. On sera surtout frappé par l’humour omniprésent et par cette espèce de tendresse infinie liant les principaux personnages : Longmire, Vic et Henry forment une famille tissée serrée qu’il est toujours bon de retrouver. D’autant plus que, encore une fois, l’élégance du style et la culture de Johnson sont rendues exceptionnellement par la traductrice, Sophie Aslanides. Motards ou non, vive le Wyoming !

Vies brisées

La deuxième, sinon la troisième même, carrière de Daniel Lessard se porte plutôt bien. L’ancien correspondant parlementaire de Radio-Canada à Ottawa — on le voit encore sur les plateaux de télé — en est déjà à une dizaine de livres depuis sa retraite officielle… et voici son troisième polar. Les deux autres, Péril sur le fleuve et La louve aux abois, publiés chez le même éditeur, ont été fort bien accueillis. On ne s’en étonnera pas, Lessard fait encore une fois ici référence à l’actualité.

Plus précisément, il s’est inspiré de la macabre histoire de la fillette de Granby abandonnée à son sort par des parents « déficients » et par le filet de protection que représente la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Il nous raconte en fait la disparition de deux jeunes enfants à quelques mois d’intervalle : Adam Tardif et Lily-Jade Larivée se sont « évaporés » tous deux de la même façon, au beau milieu de l’après-midi, à la sortie de la même école primaire de la MRC des Collines-de-l’Outaouais. Laissés à eux-mêmes malgré leur jeune âge, les deux enfants vivaient dans des familles éclatées servant de main-d’œuvre aux criminels du coin. C’est (parfois) la vie (dit-on).

L’enquête ramène aussi la sergente détective Sophie Comtois et la journaliste Marie-Lune Beaupré, rencontrées déjà dans La louve aux abois. Avec ces deux-là et l’équipe de la SQ qui s’occupe de l’affaire, on aura droit à une enquête en règle, avec tout ce qu’il faut de petits criminels, de mépris ordinaire, de misère humaine, de préjugés et de considérations sur le rôle et les devoirs de la société envers ses enfants. Tout cela est bien mené avec une surprise à la clé lors de la résolution de l’enquête et du procès qui s’ensuit.

On aura là de quoi réfléchir lors des longues soirées froides qui s’annoncent…

Quand un fils nous est donné // Une évidence trompeuse /// Enlèvement

★★★★ | Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmerman, Calmann-Lévy/Noir, Paris, 2020, 324 pages // ★★★ 1/2 | Craig Johnson, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Gallmeister, Paris, 2020, 418 pages /// ★★★ | Daniel Lessard, Pierre Tisseyre éditeur, Montréal, 2020, 366 pages