Mathieu Leroux, viva Las Vegas?

Le roman de Mathieu Leroux tient à la fois de la lettre au père ainsi que de la lettre à un homme aimé avec qui la possibilité d’une vraie relation se heurte sans cesse à des circonstances imparfaites.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le roman de Mathieu Leroux tient à la fois de la lettre au père ainsi que de la lettre à un homme aimé avec qui la possibilité d’une vraie relation se heurte sans cesse à des circonstances imparfaites.

Pourquoi aller chercher l’inspiration d’un livre à Las Vegas, demande-t-on à Mathieu Leroux ? L’écrivain le plus célèbre à avoir risqué ce type de va-tout, Hunter S. Thompson, n’a-t-il pas failli y laisser sa peau ?

« J’allais à Las Vegas pour l’haïr », avoue-t-il en s’esclaffant. Ville de carton-pâte et de diamants, capitale boursouflée de la beauté contrefaite, oasis d’espoirs artificiels ; la cité des casinos et des magiciens quétaines ne représentait pour l’auteur qu’une occasion d’embrasser à nouveau le motif du double, comme il l’avait fait avec Dans la cage, son premier et percutant roman paru 2013.

« Ce qui m’intéressait, c’est l’impossibilité d’un lien : pourquoi on s’attache à des relations qui sont perdues d’avance, quand il n’y a aucune garantie de retour d’amour ? » explique celui qui séjournera pendant trois mois dans la métropole du désert, principal décor d’Avec un poignard, son deuxième et (encore plus) percutant roman.

« Si le texte porte sur les relations factices, sur ces liens que l’on souhaiterait vrais mais qui sont de plus en plus faux, Las Vegas, cette ville où t’as à gratter vraiment très fort pour trouver du vrai, devenait l’exemple par excellence de ce dont je voulais parler. »

Ce lieu qu’on pense juste "trash", faux, plastique, contient des humains fantastiques. Et le livre que je voulais écrire m’a complètement "flippé" dans la face.

Parti sur les traces d’une ancienne flamme ayant vécu à Las Vegas, le narrateur d’Avec un poignard convient avec son amoureux du moment qu’il sera (relativement) sage et qu’ils se rejoindront à la fin de son séjour, afin de poursuivre ensemble la route.

Mais vous savez, Las Vegas a ce don de s’interposer entre vous et vos bonnes intentions. Il se pourrait même que, contre toute attente, vous vous y attachiez.

À la manière du plan infaillible d’un joueur compulsif qui espère se refaire en une nuit, le projet d’écriture de Mathieu Leroux s’envolera rapidement en poussière. « Comme je disais, j’allais à Las Vegas pour l’haïr, mais je l’ai beaucoup aimée ! » lance-t-il dans un grand rire de gars de 43 ans qui en a vu assez pour ne plus s’étonner que ses présomptions soient contredites par l’épreuve du réel. « Ce lieu qu’on pense juste trash, faux, plastique, contient des humains fantastiques. Et le livre que je voulais écrire m’a complètement ‘‘flippé’’ dans la face. »

Le dispersement

Avec un poignard tient ainsi à la fois de la lettre au père — allô, Kafka — ainsi que de la lettre à un homme aimé avec qui la possibilité d’une vraie relation se heurte sans cesse à des circonstances imparfaites. Lettre double, donc, manœuvrant de nombreux glissements (très habiles) entre des paragraphes s’adressant à ce paternel veule et vieillissant, et d’autres s’adressant à l’amant insaisissable. Entre les deux : une féconde zone de flou. Comme c’est le cas de bien des lettres, c’est beaucoup à lui-même que s’adresse ce narrateur aux abois, qui ne semble trouver d’apaisement que dans le dispersement.

Sa rencontre avec Cal, son amant américain, ainsi que les innombrables parenthèses sexuelles rendues possibles grâce à la magie des applications de rencontres, deviendront rapidement aux États-Unis la trame d’un quotidien contribuant à exacerber ces « pépites de noirceur » qui dorment au fond de lui. À l’instar de son père, qui n’aura connu dans la vie que de réel loisir dans la conquête des femmes, le narrateur d’Avec un poignard se rend de mieux en mieux compte — et avec un certain vertige — d’à quel point il imite les comportements de cet homme désormais fragilisé par la maladie, avec qui il n’aura jamais su entrer en communication.

Le legs des parents

« Je réalise que tout ce que j’ai écrit, depuis La naissance de Superman [solo théâtral, inclus dans Quelque chose en moi choisit le coup de poing (La Mèche, 2016)], porte sur le legs des parents, sur comment toute notre vie, on essaie de se sortir de ça », observe Mathieu Leroux, dont le deuxième roman appartient à nouveau à ce qu’on pourrait appeler l’écriture de soi, bien qu’en mode moins frontal.

Par-delà le sexe et la drogue, le plus grand tabou — le vrai tabou — que porte en creux Avec un poignard concerne d’ailleurs sans doute cette possibilité que la meilleure relation à espérer d’un parent soit une non-relation.

« Mon père à moi n’est pas un méchant homme », précise le romancier en parlant de son vrai père, qui ressemble drôlement à celui du roman, comprend-on. « Mon père a juste été chroniquement non présent. Et c’est terrifiant de se demander si on reproduit les patterns de nos parents. Est-ce que je suis le même type d’homme que lui ? »

Comme la figure paternelle spectrale qui hante le roman, le père de Mathieu Leroux affronte présentement les stades avancés de la maladie de Parkinson et d’Alzheimer. « Même lorsqu’il fait face à la mort, que doit-on à un père absent ? » demande à voix haute l’écrivain, en s’adressant visiblement autant à celui qui l’interviewe qu’à lui-même.

La question, ces jours-ci, le taraude visiblement. « Il y a des gens dans l’entourage de mon père pour qui ça a été problématique que je ne fasse pas un grand retour auprès de lui, pour lui faire sentir qu’il peut partir en paix. Mais je n’ai pas l’impression que je lui dois ça. [Pause] Peut-être que je suis excessivement cruel en disant ça. [Pause encore plus longue que la première] Je dois sonner égoïste, mais l’important, c’est d’être honnête envers soi-même. Le livre a beaucoup servi à me permettre de laisser aller cette culpabilité-là. »

Moraliste ?

Comme avec Dans la cage, Mathieu Leroux met en scène dans Avec un poignard une sexualité parfois effrénée. Et comme chez Guillaume Dustan ou Bret Easton Ellis, difficile de trancher : l’écrivain célèbre-t-il ou condamne-t-il le mode de vie de ses personnages ? Moraliste, Mathieu Leroux ?

Son précédent roman prêtait davantage flanc à pareille lecture, concède-t-il. « C’était facile de faire une lecture moraliste de Dans la cage, de dire : “Voici ce que ça a comme conséquences négatives, le nightlife, la drogue.” Mais pour moi, c’était juste un moyen de parler de relations familiales et amoureuses, comme Las Vegas, c’est un moyen de parler du père manquant, du besoin d’amour. Jamais je ne serais intentionnellement moraliste. »

Que cette sexualité débordante puisse choquer, Mathieu Leroux s’en désole, sans s’en étonner. « La partie sexuelle de mes livres, je l’assume complètement. Ce serait de toute façon trop facile d’avoir ce discours-là comme romancier : “Voyez ce que ça fait quand on est trop promiscuous.” C’est beaucoup dans ce type de discours que se manifeste l’homophobie aujourd’hui : tu as le droit d’être homosexuel, mais faut pas que ce soit visible, faut que ça rentre dans un cadre hétéronormatif, que tu sois en couple, fidèle, que t’adoptes des enfants. Dès que tu déroges à ces codes-là, on veut te policer, te faire sentir coupable. »

Et on l’aura compris : pour Mathieu Leroux, se sentir coupable, c’est fini.

 

Avec un poignard

Mathieu Leroux, Héliotrope, Montréal, 2020, 256 pages