«Chavirer»: Lola Lafon, les traces du rêve

Écrivaine et musicienne française née en 1974, Lola Lafon a jusqu’à l’âge de 13 ans grandi en Bulgarie puis en Roumanie, où ses parents, communistes convaincus, enseignaient la littérature française. Elle a aussi un passé de danseuse qui lui a permis de nourrir de l’intérieur, si on veut, ce nouveau roman dans lequel les corps et le mouvement sont rattachés — où la douleur tient aussi une part constante et maudite.
Photo: Lynn S.K. Écrivaine et musicienne française née en 1974, Lola Lafon a jusqu’à l’âge de 13 ans grandi en Bulgarie puis en Roumanie, où ses parents, communistes convaincus, enseignaient la littérature française. Elle a aussi un passé de danseuse qui lui a permis de nourrir de l’intérieur, si on veut, ce nouveau roman dans lequel les corps et le mouvement sont rattachés — où la douleur tient aussi une part constante et maudite.

Voir sous les rêves des filles, noter leurs accidents de parcours, suivre à la trace l’impact de ce qui les fait et les défait, c’est un peu ce que fait Lola Lafon avec Chavirer, son sixième roman.

À l’origine, raconte la romancière à l’autre bout du fil, cette histoire était le croisement de plusieurs choses. À commencer par le désir d’expérimenter une nouvelle manière de raconter, explique-t-elle. « Je voulais aussi voir les traces d’une vie à travers d’autres gens. Voir comment une vie laisse des empreintes. Honnêtement, je n’étais pas partie pour écrire encore sur les violences sexuelles — j’avais l’impression de l’avoir déjà fait. Ce qui m’intéressait, c’était surtout de voir, lorsque l’adolescence est entamée à ce point, ce que ça fait comme ricochets. »

C’est ainsi que l’on fait connaissance avec Cléo, 13 ans. Au milieu des années 1980, dans la Maison des jeunes et de la culture (MJC) de la banlieue parisienne où elle suit des cours de danse, l’adolescente est repérée par une certaine Cathy, qui dit travailler pour la nébuleuse Fondation Galatée qui aurait pour but d’encourager les jeunes talents. À coups de compliments, de cadeaux et de promesses, la femme lui fera miroiter la possibilité d’obtenir une bourse d’excellence (fictive) qui pourrait l’aider à réaliser ses ambitions artistiques.

C’est ainsi que l’adolescente va se retrouver à l’âge de 13 ans et 5 mois dans les beaux quartiers de Paris, devant un jury constitué d’hommes mûrs où, entre deux attouchements, on lui suggère pour la prochaine rencontre de se détendre, de faire preuve de plus d’« audace » et de « maturité ».

Quelques mois plus tard, recalée mais toujours sous l’emprise de cette femme, Cléo se réinvente en rabatteuse rémunérée pour la Fondation Galatée, qui camoufle en réalité, on le comprend sans que la romancière ait besoin de le souligner, un système de prédation pédophile organisé — faisant de la mystérieuse Cathy une sorte de Ghislaine Maxwell de la banlieue parisienne.

Jusqu’en 2019, de 13 à 48 ans, pendant trente années d’une longue fuite en avant, devenue danseuse professionnelle (notamment à l’émission de variétés de Michel Drucker), Cléo va ainsi traîner comme un boulet sa honte et sa profonde culpabilité. Avec retenue et finesse, Lola Lafon retourne toutes les pierres : victimes, rencontres, amitiés et amours, travail.

Victime et coupable

C’est en tombant sur une phrase de Musset, qui figure aujourd’hui en exergue du roman (« À défaut de pardon, laisse venir l’oubli »), que Lola Lafon a vu les fils se nouer : « Je me suis demandé : s’il n’y a pas de pardon, y compris la possibilité de se pardonner soi-même, qu’est-ce qu’il reste ? »

Mais derrière la question des violences sexuelles et de la condition féminine, Chavirer est aussi — et peut-être surtout — un livre sur le choc des classes sociales. Collision entre les beaux quartiers de la capitale et la vie en proche banlieue parisienne, sans pauvreté et sans abondance. Aux yeux de Lola Lafon, qui s’est elle-même souvent décrite comme « anarcho-féministe », ce sont deux dimensions qui, dès le départ, devaient être soudées.

Et parce que la romancière a l’esprit de contradiction, peut-être aussi a-t-elle souhaité mettre en roman « une victime complexe, très complexe, qui ne pourrait pas passer devant un tribunal. Parce qu’elle serait évidemment coupable, Cléo », estime Lola Lafon. Cléo qui, à 13 ans, n’a pas su dire non, dénoncer, être du bon côté.

Écrivaine et musicienne française née en 1974, Lola Lafon a jusqu’à l’âge de 13 ans grandi en Bulgarie puis en Roumanie, où ses parents, communistes convaincus, enseignaient la littérature française. Elle a aussi un passé de danseuse qui lui a permis de nourrir de l’intérieur, si on veut, ce nouveau roman dans lequel les corps et le mouvement sont rattachés — où la douleur tient aussi une part constante et maudite.

Il faut dire que l’écrivaine n’a pas attendu le mouvement #MoiAussi pour aborder ces questions.

Dès son premier roman, Une fièvre impossible à négocier (Flammarion, 2003), Lola Lafon avait su lier déjà violences sexuelles et capitalisme. Après un viol, la protagoniste se joignait à un groupe d’activistes adeptes du « black bloc » passant d’un squat à l’autre, en lutte contre le capitalisme sauvage et l’exploitation humaine tous azimuts. Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (Flammarion, 2011) s’articulait autour de deux amies liées par leur passion pour la danse et qui s’étaient rencontrées dans un groupe de parole de victimes de viol.

Il reste que Lola Lafon s’est surtout fait connaître d’un plus grand public avec son quatrième roman, La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), consacré à la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, au regard et à l’évaluation sans pitié du corps féminin.

Esprit de révolte

Et c’est toujours une révolte, mais une révolte peut-être plus tranquille, qui cette fois traverse en profondeur Chavirer. Tracé tout en lignes brisées de ces jeunes existences happées, « dérivées », qui auraient bien pu faire naufrage et que la parole, même tardive, parvient en quelque sorte à sauver du désastre.

Vers la fin du roman, un personnage de documentariste résume son seul savoir : il faut raconter ce qui hante. Et raconter ce qui la hante, Lola Lafon reconnaît que c’est aussi l’injonction qui la guide comme romancière.

« Mais j’ai mis du temps à aimer Cléo, poursuit Lola Lafon. À comprendre comment l’aimer. C’était un parcours vers une sorte d’empathie, si on veut. Plus je passe de temps avec ces personnages et plus je vois les raisons, les failles, les choses qui sont compliquées. Bon, c’est un peu comme dans la vie quand je rencontre des gens. Si je les juge très rapidement, je peux faire ça en deux temps trois mouvements. Mais l’écriture me permet d’aller plus loin. »

« Je tenais à ce qu’il y ait de la précision, explique aussi Lola Lafon, qui a besoin de prendre son temps, prenant chaque fois au moins deux ans pour accoucher d’un roman. Comme je n’aime pas la psychologisation, je travaille beaucoup tout ce qui est décors, couleurs, matières. Et pour la danse, c’était important, puisque je l’ai approchée par là. Par le muscle, la physiologie. Après, je travaille en plusieurs couches, je réécris beaucoup. »

Multipliant les points de vue, Lola Lafon nous convie à une plongée fine et subtile dans la réalité des jeunes victimes de violences sexuelles, où s’affrontent culpabilité et impossibilité de l’oubli. Chant de révolte, hymne à la résistance et à la solidarité, défense des « petits métiers » et de la culture populaire, plein de violence sourde, de maîtrise et d’émotion, son sixième roman nous choque et nous envoûte. En prise sur une réalité qu’il explore sans a priori, passant au crible le long parcours à obstacles vers une prise de parole salvatrice, porté par une écriture aussi puissante qu’incarnée, Chavirer est sans contredit l’un des romans les plus forts de cette rentrée française.

Chavirer

★★★★

Lola Lafon, Actes Sud, Arles, 2020, 352 pages