«Nos forêts intérieures»: retour à la terre

Julie Dugal puise dans le concret pour construire son univers forestier.
Photo: Isabelle Lafontaine Julie Dugal puise dans le concret pour construire son univers forestier.

Il suffit d’avoir fait un tour sur Instagram ces dernières semaines pour se rendre compte qu’après avoir été confinés entre quatre murs ce printemps, les Québécois sont plus nombreux que jamais à explorer les grands espaces de la province, à renouer, autant que faire se peut, avec la nature et ses promesses de résilience.

Peut-être que, lorsque cette parenthèse trouble de notre histoire se refermera enfin, persisteront dans nos mémoires les bienfaits de ces séjours en forêt, de ces baignades dans les lacs glacés, de ces cueillettes de fleurs et de baies sauvages, de cette attention nouvelle aux chants des oiseaux. Peut-être retrouverons-nous, comme bien des peuples avant nous, le pouvoir de guérison et l’absence de contraintes de dame nature.

C’est bien avant que les menaces d’une pandémie se concrétisent que Julie Dugal a ressenti le besoin de se réconcilier avec la forêt qui l’a vue grandir, avec les pins rouges, les oiseaux fantômes, les mouches noires et les souvenirs encore vivaces des grands espaces des Hautes-Laurentides qui ont nourri son imaginaire.

Nos forêts intérieures, son premier roman, traite, avec une rusticité et une authenticité dénuée de tout artifice, de ces chemins qui ne nous ressemblent pas, qu’on emprunte en suivant le courant, les attentes et les diktats, et de l’oxygène vital duquel ils nous privent.

À la naissance de sa fille, une brèche s’ouvre en Nathalie. Dans sa flore en dormance, des pousses se réveillent d’un long sommeil. Peu à peu, la maison, le mobilier de jardin, les plates-bandes qui font l’envie des voisins, les soirées à dévorer des séries télé ne suffisent plus. Son couple s’effrite, tout comme ses convictions.

« Il faut que je retourne à l’état sauvage. M’enfuir de mes journées ordonnées. Arracher mes filles de là. Est-ce que je respecte mes obligations de mère en remplissant leurs étés de camps de cuisine et de piano, leurs fins de semaine de natation et de taekwondo, alors que loin d’ici, derrière des murs de conifères et des champs de bleuets, on pourrait être libres ? »

Pour retrouver ses racines, pour transmettre son héritage fait de cerises vertes au marasquin, de légendes de sorcières ermites et de spaghettis-boulettes au bar salon, Nathalie doit détruire l’empire fragile sur lequel est construit son univers et retrouver sa force d’arbre.

Julie Dugal puise dans le concret pour construire son univers forestier. Ni la nature ni les personnages ne bénéficient ici d’un traitement suave ou romantique. Leur âme pétrie de paradoxes est mise à nu et leurs recoins les plus sombres se dévoilent sans aucune pudeur.

Le territoire se parcourt avec une avidité rustre, les deux genoux dans la terre, le visage barbouillé de bleuets, loin du réalisme magique et de la mysticité dans lesquels sont souvent plongés les romans sur le « retour à la terre ». Ici, la magie et la douceur de l’enfance ne persistent que dans l’imaginaire ; celui qu’on se construit, qu’on se réapproprie. Et dans cette brèche féerique se trouve tout le pouvoir de la forêt. Encore faut-il l’emprunter.

Extrait de «Nos forêts intérieures»

Maintenant, je donnerais tout pour entendre leur chant inimitable. J’ai découvert que cet oiseau est menacé. Sa population est en chute libre. Il paraît qu’on ne l’entend plus au lac sans nom, il a déserté la région. Elle est là, la vraie malédiction de la forêt Rouge. Vidée de ses épinettes géantes à coups de dix roues chargés de troncs et de pépines s’enfonçant toujours plus loin en son coeur. Son habitat est en péril et comme les insectes disparaissent, il n’a plus de quoi se nourrir. Je l’imagine hurler sa vie, à la recherche d’un endroit pour pondre ses oeufs. Cherchant, cherchant sans arrêt, comme nous, on se cherche depuis toujours, de Montréal au lac sans nom, de la 117 à l’autoroute 40, du Québec jusqu’en Afrique, de jobine en jobine ou gravissant les échelons de l’empire Tupperware, d’aventure en aventure, une bouteille après l’autre, c’est du pareil au même. On est tous des bêtes sauvages, on est tous des oiseaux-fantômes, on est tous en voie d’extinction.

Nos forêts intérieures

★★★ 1/2

Julie Dugal, Marchand de feuilles, Montréal, 2020, 400 pages