Violences assorties

Scène du quotidien en Suède, où le polar fleurit de plus belle depuis l'arrivée des deux Camilla, Läckberg et Grebe, toutes deux en vedette cet été sur nos rayons.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Scène du quotidien en Suède, où le polar fleurit de plus belle depuis l'arrivée des deux Camilla, Läckberg et Grebe, toutes deux en vedette cet été sur nos rayons.

Camilla Läckberg ne chôme pas beaucoup, les amateurs de polar le savent depuis longtemps. En un peuplus d’une quinzaine d’années — la version suédoise de La princesse des glaces date de 2003 —, elle a déjà publié une vingtaine de romans policiers, une série de livres jeunesse et même quelques livres de cuisine, tout en accumulant les prix et en supervisant les adaptations de ses œuvres à la télé et au cinéma. Mais elle n’est plus la seule Camilla à faire des vagues en Suède depuis la disparition d’Henning Mankell et de Stieg Larsson…

Les deux Camilla

C’est à peu près à cette date-ci l’an dernier que le nom de Camilla Grebe surgissait dans nos pages avec la parution du très intrigant L’ombre de la baleine chez le même éditeur. Publié après Le journal de ma disparition — qui lui valut le prix Clé de verre du meilleur polar scandinave en 2018—, le roman mettait en scène les deux enquêteurs (Manfred et Malin) que l’on retrouve ici sur les traces d’un tueur en série. Fait aussi rare qu’étonnant, cette nouvelle enquête, qui s’échelonne des années 1940 jusqu’à aujourd’hui, met en relief une série de portraits d’enquêtrices reliées, c’est le cas de le dire, autant par le sang que par l’histoire.

L’intrigue policière, tendue, frustrante face à un tueur qui excelle à s’esquiver est aussi l’occasion de faire ressortir le caractère bêtement machiste de quelques générations de policiers (suédois ici, mais…) et de l’assassin lui-même, qui cloue littéralement ses victimes au plancher. Après de nombreux sacrifices anonymes et des souffrances injustifiables, la lumière se fera enfin sur tout cela, glauque, affreuse, « petite » comme à l’habitude.

Camilla Grebe sait raconter des histoires de façon étonnante ; ici, par exemple, la simple identité du narrateur fait partie de l’intrigue. Mais c’est surtout la qualité des portraits féminins qu’elle dessine tout au long des enquêtes au fil des années qui fait l’intérêt de ce livre. Ce qui, encore une fois, souligne la complexité de son écriture tout en nuances et en atmosphères feutrées, de même, évidemment, que la qualité de la traduction. Vivement la suite !

Camilla Läckberg possède elle aussice don qui lui permet d’aborder tous les sujets avec une dégaine qui lui est propre. La trame de cette courte novella est ainsi particulièrement audacieuse puisqu’elle implique l’élimination pure et simple de trois tortionnaires. Rien de moins.

Cette « histoire de filles » repose en fait sur trois femmes malmenées, parfois même traitées comme des esclaves par leur mari. Chacune à leur façon, elles sont toutes les trois, et de façon fort différente, prisonnières de leur rôle d’épouse. Précision importante, elles viennent toutes de milieux complètement différents et ne se fréquenteront jamais, à une toute petite exception près, à la toute fin de l’histoire. Malgré tout cela, ou peut-être même à cause de tout cela, leur réponse commune sera radicale…

Le livre s’impose évidemment par l’audace de son sujet ; on a « l’habitude », hélas, de lire des histoires de femmes maltraitées, mais rarement a-t-on l’occasion de les voir réagir et encore moins se venger de façon aussi brutale. Pas question de prendre parti, bien sûr, mais il faut avouer que les trois réponses croisées sont particulièrement efficaces tout en laissant un minimum de traces. Cette histoire tordue repose, ce qui ne nuit pas, sur une écriture vive et extrêmement nerveuse (bravo le traducteur !) qui défile à la vitesse grand V une fois que le « processus » est enclenché. On dirait presque une Camilla Läckbergqu’on ignorait…

Monumentale McDermid

Fort active depuis la fin des années 1980, Val McDermid est une sorte d’usine à elle seule ; traduite en une quarantaine de langues, son œuvre extrêmement diversifiée compte plus d’une cinquantaine de romans et a déjà rejoint plus de 15 millions de lecteurs (vous avez bien lu). McDermid est un monument. Un continent plutôt. Son nouvel opus est déjà le douzième de sa série mettant en scène l’inspectrice Carole Jordan et le profileur Tony Hill.

L’affaire se passe comme toujours avec ces deux-là en plein centre de l’Angleterre, dans le Yorkshire, où l’on vient de mettre sur pied une sorte de brigade criminelle régionale que dirige Carole Jordan. La découverte du cadavre d’une femme assassinée puis brûlée dans sa voiture sur une petite route de campagne mènera à la première enquête du groupe d’intervention… tout en venant attiser la culpabilité qui ronge une Jordan devenue alcoolique. L’affaire est compliquée : pas d’indices, rien. D’autant plus que, en l’espace d’à peine quelques semaines, une deuxième puis une troisième victime sont retrouvées en de pareilles circonstances. L’assassin est méticuleux et malgré les ressources exceptionnelles de la brigade, on en est réduit à attendre que le tueur fasse une erreur.

Les policiers parviennent toutefois à établir un mode opératoire grâce à la perspicacité du profileur Tony Hill. Mais même si on sait maintenant comment procède l’assassin et pourquoi, même si l’équipe pense avoir trouvé le coupable, impossible d’en avoir une seule preuve concrète. Jusqu’à ce que… vous verrez bien vous-même.

Comme toujours, l’écriture de McDermid a l’ampleur d’un grand paquebot. Les personnages sont solides, l’intrigue bien menée, dense et touffue, pleine de détails, dont certains un peu moins pertinents que d’autres ; tout est là, et plus même. Partout encore, la traduction rend bien le rythme changeant de l’enquête policière. Même si le coup de théâtre qui vient mettre fin à l’enquête est un peu tiré par les cheveux… on ne s’en plaindra pas trop.

Efficace Borrmann

Ce qui nous amène à cette surprise qu’est le roman de l’Allemand Mechtild Borrmann, qui rappellera à plusieurs un certain climat vécu ici dans les années 1950-1960 dans des écoles et pensionnats dirigés par des religieuses. On est à la fin de la Seconde Guerre mondiale, près d’Aix-la-Chapelle et de la frontière belge, à Velda, un minuscule village allemand épargné par les combats. La vie est dure, faut-il le préciser, et dans les familles décimées, la contrebande est souvent la seule façon d’assurer les fins de mois, sinon la survie.

C’est pour nourrir ses deux frères et sa petite sœur que la débrouillarde Henni se mettra ainsi à « faire passer »du café puisque sa mère est morte et que son père est revenu diminué de la guerre. La situation s’améliore rapidement malgré l’animosité croissante du père de plus en plus religieux… jusqu’à ce qu’un drame terrible vienne mettre fin à la carrière d’Henni et que les enfants soient placés dans un pensionnat. L’enfer qu’ils vivront là marquera la vie de la famille jusqu’à ce que le père meure dans un incendie suspect et que sa fille aînée soit accusée.

L’intérêt majeur du livre repose sur le découpage du récit en trois tranches historiques permettant au lecteur de mener l’enquête et de saisir tout autant la dureté de l’époque que l’authenticité des principaux personnages. On trouvera ici, grâce à une écriture profondément efficace, des portraits touchants et des témoignages de solidarité comme on en voit rarement.

L’archipel des larmes // Femmes sans merci /// Voyages de noces //// Enfances perdues

★★★ ​1/2 Camilla Grebe, traduit du suédois par Anna Postel, Calmann Lévy «Noir», Paris, 2020, 460 pages // ★★★ Camilla Läckberg, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Actes Sud «Actes noirs», Arles, 2020, 142 pages /// ★★★ Val McDermid, traduit de l’anglais par Perrine Chambon et A. Baignot, Flammarion, Paris, 2020, 502 pages //// ★★★ 1/2 Mechtild Borrmann, traduit de l’allemand par Céline Maurice, Éditions du Masque, Paris 2020, 232 pages