«C’est comme ça que je disparais»: avoir envie de mourir

Le dessin de Mirion Malle véhicule à merveille les émotions contradictoires de son héroïne, Clara, qui n’a plus vraiment envie de vivre.
Illustration: Éditions Pow Pow Le dessin de Mirion Malle véhicule à merveille les émotions contradictoires de son héroïne, Clara, qui n’a plus vraiment envie de vivre.

Clara n’a plus vraiment envie de vivre. Elle confie même avoir envie de mourir, parfois. Mais il ne faut pas la prendre trop au sérieux, dit-elle. Elle ne va pas se tuer, rassurez-vous. Même si ce sentiment ne la quitte pas. Le roman graphique C’est comme ça que je disparais, de la dessinatrice française Mirion Malle, suit le parcours de Clara, son quotidien, ses émotions et, surtout, sa dépression.

Le quotidien de Clara ne s’avère pas complètement catastrophique. Elle a un emploi — pas celui qu’elle désire, certes, mais son boulot en tant que relationniste de presse l’occupe certains jours. Elle a des amis — plusieurs, même s’ils ne comprennent pas tous ce qu’elle ressent et s’inquiètent un peu trop pour elle, pense-t-elle. Elle a des rêves, aussi — elle travaille présentement sur un recueil de poèmes, à mi-chemin d’un roman, qui raconte une histoire, la sienne.

Malgré tout cela, les crises de panique se multiplient. Le manque de motivation devient régulier. Clara passe de plus en plus de jours au lit, de moins en moins de temps à répondre à ses messages, à donner des signes de vie à ses amis. L’incompréhension dont ils font preuve à son égard ne fait que l’enfoncer davantage. C’est comme ça que Clara disparaît, à petit feu, ne sachant pas trop comment ni pourquoi.

Parfois — et c’est bien dommage —, la représentation de la maladie mentale en littérature verse dans un scénario catastrophe dans lequel seule une dégringolade émotionnelle épouvantable culminant par une fin quasi fatale fait office d’illustration d’une dépression digne de ce nom. Il ne s’agit pas de dire que ces scénarios sont invraisemblables, mais la réalité quotidienne de la maladie y est souvent négligée, voire oubliée.

Ici, Mirion Malle (qui signe sa troisième bande dessinée, mais sa première fiction) illustre ce sentiment à la fois de vide et de trop-plein qui vient avec la maladie, traduisant ce vide dans la vie de tous les jours de la protagoniste avec une grande justesse. Ça donne quoi, avoir envie de mourir (mais pas trop) du lundi au vendredi, tiens ?

Des images évocatrices

Le dessin, surtout, véhicule à merveille les émotions contradictoires. Des cases vastes montrent Clara qui se tient debout, seule, d’un endroit à l’autre. Lorsqu’elle pleure dans sa cuisine. Lorsque ses amies la quittent sur des mots vides de sens après des semaines de silence. Des moments durant lesquels le vide qu’elle ressent s’amplifie à travers le blanc omniprésentde la page, sauf pour le noir profond qui remplit la figure de Clara.

En contraste, les moments où ce vide est remplacé par un trop-plein d’émotions s’incarnent dans des cases remplies de détails, où le trait fin de Mirion Malle joue en sa faveur. Un lancement de livre suffocant dans une boutique remplie de livres, d’étages de toutes tailles, d’affiches, et de monde — beaucoup de monde. Un forum en ligne sur la dépression, aux messages trop longs qui ne veulent plus rien dire, qui s’avère plus déroutant qu’éclairant. Les détails emplissent la page, la surchargent, laissant filer puis monter l’angoisse.

L’histoire, quant à elle, ne se tient pas à un fil narratif bourré de péripéties rocambolesques, se moulant plutôt aux émotions de Clara. C’est comme ça que je disparais est un récit sur la maladie qui s’éloigne du diagnostic psychologique — la thérapie y est presque snobée, dès les premières pages — et qui se présente plutôt comme un témoignage émotionnel de ce que c’est que de vivre et de ressentir la dépression, et où la finale se dévoile comme une compréhension de ces émotions, à travers la tristesse et le désarroi, mais aussi — et surtout — l’espoir de s’en sortir.

C’est comme ça que je disparais

★★★★

Mirion Malle, Éditions Pow Pow, Montréal, 2020, 200 pages