«Mes bavardages»: le secret des traditions politiques

Rosalie Dessaulles-Laframboise, nièce de Louis-Joseph Papineau
Photo: Archives Rosalie Dessaulles-Laframboise, nièce de Louis-Joseph Papineau

À Ottawa, libéraux et conservateurs, comme à Québec libéraux et caquistes, se font la lutte même durant la pandémie. Malgré des revirements, ces partis héritent de traditions politiques opposées qui remontent à plus de deux siècles et que leurs adhérents actuels peineraient à définir. Par chance, des chercheurs déterrent le secret de ces traditions.

Anne-Marie Charuest et Georges Aubin ont établi le texte avec introduction et notes de Mes bavardages, choix judicieux des lettres inédites adressées, de 1876 à 1905, par Rosalie Dessaulles-Laframboise (1824-1906) à son fils Louis Laframboise, fonctionnaire à Ottawa. L’épistolière est la nièce de Louis-Joseph Papineau, père du libéralisme politique au Canada français, et la sœur de l’intellectuel novateur Louis-Antoine Dessaulles, fils spirituel du même Papineau.

Les deux Dessaulles sont apparentés au petit-fils de Papineau, Henri Bourassa, le fondateur du Devoir. Avec beaucoup de naturel, les lettres effleurent la vie politique que Bourassa plus tard analysera.

Ces lettres dévoilent, sur le vif, la profonde division idéologique et sociale qui orientait la politique à l’époque, division entre les conservateurs, souvent majoritaires, et les libéraux, souvent minoritaires et plus audacieux que les libéraux d’aujourd’hui. Dans une société aussi catholique que le Québec d’alors, les conservateurs diabolisaient les libéraux pour faire croire qu’il était moralement mauvais de voter pour ces derniers.

Comme le rapporte Rosalie Dessaulles-Laframboise, le pape Pie IX dut envoyer, en 1877, un délégué apostolique, Mgr George Conroy, pour convaincre notre clergé qu’il existait, à travers le monde, deux sortes de libéraux : des irréligieux à craindre, mais aussi des progressistes sages pour qui les catholiques pouvaient voter en bonne conscience. L’avocat libéral montréalais Côme-Séraphin Cherrier douta toutefois de l’efficacité de l’intervention romaine.

Cet ex-député, apparenté à Papineau, lança au délégué apostolique : « Ne savez-vous pas, Monseigneur, qu’on n’attend que votre départ pour vous désobéir ? » Il faut comprendre : les conservateurs ne s’opposent pas tant aux libéraux par conviction catholique que par allergie à l’idée moderne d’égalité sociale.

Au Québec, le libéral Wilfrid Laurier profite de l’attitude éclairée de Rome. Il distingue aussi le bon libéralisme du mauvais et, grâce à l’appui massif du Québec, il devient premier ministre du Canada de 1896 à 1911. Dès 1891, Rosalie Dessaulles-Laframboise souhaite qu’il incarne longtemps « l’honneur et la gloire de son pays ».

Mais Laurier a dû changer d’opinion pour atteindre le sommet. Comme Papineau et tant de libéraux du Québec, il s’était opposé à la Confédération, ce projet des conservateurs. Les libéraux québécois actuels aiment oublier son reniement.

Extrait de «Mes bavardages»

Crois-tu par exemple qu’un jeune Canadien serait gardé dans un bureau comme celui de L. aujourd’hui, s’il ne savait pas l’anglais ? On l’exigerait pour lui, mais comme messieurs les Anglais sont trop ignorants pour pouvoir écrire le français, on les excuse et on leur donne les meilleures situations par-dessus le marché. C’est la justice humaine.

Mes bavardages - Lettres à mon fils Louis 1876-1905

★★★

Rosalie Dessaulles-Laframboise, Point du jour, L’Assomption, 2020, 234 pages