Série «Voyageurs immobiles»: périples intérieurs

Timothy Leary en tournée de lecture, à l’Université d’État de New York à Buffalo, en 1969.
Dr. Dennis Bogdan CC Timothy Leary en tournée de lecture, à l’Université d’État de New York à Buffalo, en 1969.

Voyager sans même avoir à se déplacer, voilà peut-être la solution rêvée aux contraintes posées par la fermeture des frontières et les limites budgétaires. La technologie existe déjà, au fond, et depuis aussi longtemps que le monde est monde. Il suffit d’un cocktail d’imagination, d’audace et parfois même de mensonge. Et certains écrivains l’ont compris mieux que d’autres.

Dans la première moitié du XXe siècle, alors que le monde se couvre de balises, l’inconnu se dilate et les zones de terra incognita disparaissent peu à peu des mappemondes. La planète semble avoir été « rincée de son exotisme », selon la formule d’Henri Michaux. D’autres espaces restent à conquérir.

Parti en 1936 « prospecter » au Mexique ce qui pouvait subsister d’un naturalisme imprégné de magie, assoiffé de mythes, de chamanisme et de rituels, l’écrivain, théoricien du théâtre et acteur français Antonin Artaud prétend avoir été initié aux effets du peyotl chez les Tarahumaras, un peuple vivant dans les Barrancas del Cobre, tout au nord du pays dans la Sierra Madre occidentale.

Une espèce de petit cactus globuleux et sans épines riche en alcaloïdes, dont la mescaline, le peyotl (Lophophora williamsii) était utilisé depuis des siècles à des fins rituelles dans certaines tribus indigènes du Mexique pour ses effets psychotropes. Une expérience « hallucinée » que racontera Artaud dans une série de textes plus tard, repris dans Les Tarahumaras.

Mais Artaud a-t-il vraiment séjourné dans ces recoins difficilement accessibles du Mexique ? A-t-il goûté au peyotl ? Il n’existe pas d’autres témoignages sur ce voyage que le récit qu’en a fait Artaud lui-même. En 1932, Artaud avait publié dans le magazine Voilà des reportages consacrés aux îles Galapagos et à Shanghai, des endroits où il n’avait pourtant jamais mis les pieds…

 

L’invitation au voyage

« Artaud est venu voir ce qu’il voulait voir — donc il l’a vu », écrit Michel Onfray dans La pensée qui prend feu. Artaud le Tarahumara (Gallimard, 2018). Et si le doute est permis, la preuve est depuis longtemps faite qu’il est dorénavant possible de voyager sans même avoir à sortir de chez soi : il suffit de sortir de soi.

Après Charles Baudelaire explorant les possibilités des paradis artificiels, Théophile Gautier et Gérard de Nerval animant le Club des Hashischins, Thomas De Quincey avec ses Confessions d’un mangeur d’opium anglais, après Ernst Jünger (Approches, drogues et ivresse) et surtout Aldous Huxley (Les portes de la perception), nombreux sont les écrivains qui ont été à la recherche de « substance ». Mais il était possible d’aller plus « loin » encore.

Un jour d’avril 1943, dans les laboratoires Sandoz à Bâle, après un accident de manipulation, le chimiste suisse Albert Hofmann découvre le diéthyllysergamide, une molécule qu’il avait réussi à synthétiser à partir de l’ergot, un champignon parasite qui atteint le seigle. C’est ainsi qu’est né le LSD-25, un hallucinogène puissant qu’Hofmann essaie d’abord sur lui-même.

Vingt ans plus tard aux États-Unis, Timothy Leary (1920-1996), docteur en psychologie et ami du poète beat Allen Ginsberg, va devenir l’un des plus fervents prosélytes du LSD. Convaincu que les substances hallucinogènes pouvaient aider au traitement de certains problèmes de comportement (alcoolisme, criminalité), éveiller les consciences et la spiritualité, Leary fait sur toutes les tribunes l’apologie de ce qu’il appelle des « trips » psychédéliques, de longs voyages intérieurs condensés et sans destination précise.

En 1970, il sera condamné à purger vingt ans de prison pour… possession de cannabis.

Une évasion psychédélique

Associé à la contre-culture, à l’émergence du mouvement hippie, au mouvement d’opposition à la guerre du Vietnam, le LSD sera interdit en 1967 aux États-Unis. Cette drogue de synthèse aura eu néanmoins une influence considérable dans le milieu culturel des années 1960 et 1970, de Bob Dylan aux Beatles en passant par Jimi Hendrix — avant d’être adoptée par certains bonzes de la Silicon Valley.

Une histoire fascinante, indissociable des expérimentations culturelles et sociales des années 1960 et 1970, que racontait récemment sous la forme d’un roman T. C. Boyle dans Voir la lumière (Grasset, 2020).

En septembre 1970, Timothy Leary, lui, s’évade de la prison à sécurité minimale où il était incarcéré. L’apôtre du LSD prend la clé des champs avec l’aide de membres du Brotherhood of Eternal Love, une organisation informelle d’amateurs de drogues psychédéliques et de dealers qui opéraient à la fin des années 1960, et des Weathermen, un collectif américain de la gauche radicale.

Ce sera l’amorce d’un long voyage — celui-là aussi vrai que rocambolesque — qui va le mener en Algérie, en Suisse, au Liban et en Afghanistan, où il sera cueilli en 1972 par des agents du FBI.

Après sa sortie de prison, devenu un conférencier à succès et bel et bien revenu de ses années psychédéliques, Timothy Leary va se passionner pour la colonisation de l’espace et la réalité virtuelle.

Une autre façon de voyager sans se déplacer.