Virginia Pesemapeo Bordeleau, de colère et d’espoir

L’autrice Virginia Pesemapeo Bordeleau photographiée via Zoom, chez elle à Rouyn-Noranda.
Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice Virginia Pesemapeo Bordeleau photographiée via Zoom, chez elle à Rouyn-Noranda.

« D’écrire m’aidait à respirer, traduire pour moi seule ce besoin d’aller au-delà du quotidien parfois si lourd et dense », expliquait Virginia Pesemapeo Bordeleau dans le prologue de son recueil De rouge et de blanc (Mémoire d’encrier, 2012). Elle se souvenait alors le soulagement ayant accompagné son apprentissage du français, après des mois vécus, à la petite école, dans la noirceur de l’incompréhension des mots de la maîtresse.

Il y a donc longtemps que la création est acte de guérison pour celle dont « les noirs tourments éclatent en couleur de feu sur la toile et sur la page » (dixit son amie Jeanne-Mance Delisle). Née en 1951 d’un père métis et d’une mère eeyoue, la peintre, romancière et poète souligne en 2020 quarante ans de pratique artistique et, si son œuvre picturale a souvent été célébrée, son pendant littéraire gagnerait à l’être davantage. « Vers midi, / des blessures ouvertes / coulent. / J’y trempe mes pinceaux / que définissent les ombres noires / sur la fibre blanche », écrit-elle, toujours dans De rouge et de blanc.

« C’est sûr — c’est évident ! — que créer, ça permet de guérir ! » lance Virginia Pesemapeo Bordeleau depuis chez elle, à Rouyn-Noranda. Son ton est à la fois affable et sans détour, généreux et catégorique. Comme ses livres. « Dans le geste de créer, il y a le refus de renoncer à la vie. Créer, c’est une façon de dire : “Je suis vivant ! Voici mes couleurs, voici mes mots, voici mes chants.” »

Alors que ses premiers tableaux prennent forme au début des années 1980, ce n’est qu’en 2007 que la peintre signe son premier roman, Ourse bleue (Éditions de la Pleine Lune), récit de la quête des origines sedéroulant sur les rives de la baie James, mais aussi à la lisière des mondes du visible et de l’invisible. Un roman qu’elle avait soumis à plusieurs maisons d’édition « bien cotées », pour n’essuyer que des refus.

« Ils ne disaient pas ça comme ça, mais je sentais bien quand je me faisais dire “Ce n’est pas le genre de sujets que nous publions” qu’il y avait une espèce de préjugé. Mais ces maisons d’édition regrettent sûrement un peu maintenant d’avoir refusé les manuscrits des Autochtones étant donné le succès que nous connaissons aujourd’hui. » Et elle rit, parce qu’il le faut bien.

Nœud de douleur

« Oui, ce qui provoque l’envie irrésistible de me lancer dans une histoire est un nœud douloureux dont je veux me soulager », révèle Virginia Pesemapeo Bordeleau dans La bienveillance des ours, un recueil de correspondances avec l’écrivain (et journaliste au Devoir) François Lévesque qui, comme sa partenaire épistolaire, a grandi à Senneterre. Tissées de réflexions sur leur altérité, sur l’enfance, sur l’Abitibi et sur la création, leurs lettres tiennent aussi de l’invitation à (re)découvrir l’œuvre de celle qui a lancé cet échange, une œuvre située à la frontière entre le physique et le spirituel, le politique et l’intime, la vie et la mort.

C’est au Salon du livre de l’Outaouais que les désormais amis font connaissance à l’occasion d’une table ronde lors de laquelle François Lévesque présentait son roman policier Neiges rouges (Alire, 2018), qui aborde avec un doigté rare pour ce genre le drame des femmes autochtones assassinées ou disparues. Son aînée y présentait quant à elle Poésie en marche pour Sindy (Éditions du Quartz, 2018), recueil imaginé afin de se souvenir toujours de Sindy Ruperhouse, une femme de la Première Nation Abitibiwinni de Pikogan, disparue en avril 2014.

C’est sûr — c’est évident ! — que créer, ça permet de guérir !

En 2017, à l’invitation du Centre d’exposition et du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, Virginia Pesemapeo Bordeleau organise des déambulations urbaines en mémoire de Sindy, lors desquelles elle déclame certains de ces textes. « Nous avons marché dans les rues / Robes rouges / Un torrent de sang qui déferlait sur l’asphalte / Et ces mots portés par ta mère et ta sœur / Sindy nous te retrouverons / Ces mots pétris dans l’espérance / De l’intimité clanique. »

« L’écriture est toujours un acte subversif. Je me relis parfois et je trouve que j’ai du guts », laisse tomber la poète, en se rappelant la colère qui l’avait envahie le jour où elle a appris que les policiers de Val-d’Or dénoncés par plusieurs femmes autochtones dans un reportage d’Enquête en 2015 ne feraient face à aucune accusation.

« Je l’ai lu et relu ce livre et, chaque fois, j’ai les larmes aux yeux quand Virginia interpelle Sindy directement, l’appelle à revenir », confie Marie Noëlle Blais, directrice littéraire aux Éditions du Quartz. « Ce qui m’a émue, bouleversée, c’est ce mélange de colère et d’espoir, ce désir que Sindy Ruperhouse aille bien là où elle soit. » « Il est à la fois sombre et lumineux », observe quant à lui François Lévesque dans La bienveillance des ours, au sujet de L’enfant hiver (Mémoire d’encrier, 2014), roman dans l’écriture duquel Virginia s’était engagée afin de survivre à la perte de son fils Simon.

La sérénité, tranquille et douce

« Après la mort de mon fils, j’ai dit à la vie : “J’en peux plus ! Enlève-moi encore quelqu’un comme ça et je ne vis plus”, se souvient Virginia Pesemapeo Bordeleau au bout du fil. J’étais tannée. Mais en même temps, c’est le fait que j’écrive qui m’a aidée à retrouver la sérénité et à accepter que la mort fait partie de la vie. Toutes ces morts que j’ai vécues n’empêchent pas que je sois quelqu’un qui aime la vie, qui est joyeuse, qui est drôle, qui aime rire. Les Autochtones, on a dû rire pour survivre ! La rancœur, la tristesse, tous ces sentiments négatifs nous appauvrissent. Moi, ça me fatigue, être en colère contre quelqu’un. Je trouve toujours le moyen de comprendre une situation et de revenir à la sérénité, parce que je suis bien dans la sérénité. C’est tranquille, c’est doux. »

L’amant du lac (Mémoire d’encrier, 2013) demeure sans doute son roman le plus fièrement campé du côté de la vie. Il y a dans cette « histoire de plaisir des corps dans un monde qui n’a pas encore connu les pensionnats pour Autochtones et les abus multiples des religieux sur les enfants » toute l’exultation inentamée d’une jeunesse n’ayant pas été spoliée de son innocence.

« Le lac Abitibi, dont elle parle dans L’amant du lac, c’est un lieu que je connais très bien, et sa manière de décrire la houle sur le lac, le ciel au-dessus, c’est parmi les plus belles descriptions que j’ai lues, dit François Lévesque. Ça rivalise avec les descriptions de nature d’Anne Hébert dans Les fous de Bassan. » Quelle leçon tire-t-il de sa correspondance avec Virginia Pesemapeo Bordeleau ? « La beauté de l’ouverture totale et complète. »

« Parfois, par moments, à diverses époques, / j’ai cru mon cœur à l’agonie, / déshydraté à force de pleurs, / engourdi par les deuils, / refroidi par la peur de vivre », écrit Virginia Pesemapeo Bordeleau dans Ourse bleue — Piciskanâw mask iskwew, une rétrospective de ses quatre décennies de pratique artistique, où chaque toile est accompagnée d’un poème inédit. « J’ai laissé la mort ronger mes forces vives / et la solitude grignoter la chair sur mes os. / Puis, dans ce tombeau sans espérance, / le fossile s’est remis à palpiter. »

La bienveillance des ours // Ourse bleue — Piciskanâw mask iskwew

François Lévesque et Virginia Pesemapeo Bordeleau, Éditions du Quartz, Rouyn-Noranda, 2020, 146 pages // Virginia Pésémapeo Bordeleau, Éditions du Quartz et MA, musée d’art, Rouyn-Noranda, 2020, 120 pages. En librairie le 27 août.