La vague de dénonciations place le milieu littéraire sur le qui-vive

Depuis le printemps, un nouveau groupe de soutien a été créé, de façon privée, pour permettre aux victimes de faire connaître les abus qu’elles ont subis dans le monde littéraire.
Photo: iStock Depuis le printemps, un nouveau groupe de soutien a été créé, de façon privée, pour permettre aux victimes de faire connaître les abus qu’elles ont subis dans le monde littéraire.

Secoué à son tour par une vague de dénonciation de comportements déplacés, mais dont la teneur reste privée pour l’instant, le milieu littéraire est sur un pied d’alerte. Au cours des derniers jours, des membres de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) se sont réunis d’urgence pour poser les jalons d’un plan d’action visant à soutenir et à accompagner les victimes, surtout des femmes, ayant subi de tels comportements. De son côté, l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) tiendra une séance d’information jeudi en compagnie de conseillers juridiques.

Depuis le printemps, un nouveau groupe de soutien a été créé, de façon privée, pour permettre aux victimes de faire connaître les abus qu’elles ont subis dans le monde littéraire. Le groupe réunirait une centaine de femmes pour l’instant.

« Ça a été décidé avec la nouvelle vague de dénonciations », dit Isabelle Boisclair, professeure en études littéraires à l’Université de Sherbrooke et spécialisée dans la représentation des sexes, des genres et des sexualités et la place des femmes dans le champ littéraire, Elle fait partie du groupe qui entoure ce projet. « Cela faisait plusieurs mois que nous en parlions entre nous. »

Le but de ce groupe privé était de lever la culture du silence tout en assurant la protection des victimes et la confidentialité des plaidoyers.

Selon Mme Boisclair, il s’agit aussi de permettre aux femmes de se mettre en garde entre elles contre de potentiels agresseurs.

« Il y a plusieurs noms qui circulent et il y a une utilité à cela. Cela permet aux femmes de se dire entre elles : “fais attention à cette personne-là” », dit-elle. Les femmes qui témoignent dans ce groupe ne le font par ailleurs pas de façon anonyme.

Se faire entendre

Pour la vice-présidence de l’Association nationale des éditeurs de livres, Véronique Fontaine, il se pourrait bien que certaines victimes décident bientôt de faire des dénonciations publiques. « On n’a pas accès à des informations précises, mais on sait que c’est en ébullition, dit-elle. Les femmes ont besoin d’être entendues. »

Dans le monde de l’édition, on entend présentement des choses de « tous bords tous côtés », dit-elle, dont certaines seraient « extrêmement troublantes ». Il n’est toutefois pas possible d’en savoir plus pour l’instant.

« Il se passe quelque chose de grave dans les groupes de femmes qui témoignent entre elles », poursuit Mme Fontaine.

Pour faire face à la vague, l’ANEL a tenu une réunion d’urgence lundi et a relancé son comité spécial sur le harcèlement qui a vu le jour en 2017. Mme Fontaine, qui en fait partie, souhaiterait que ce comité puisse à terme entendre les témoignages des plaignantes. « Les femmes ont besoin qu’on les croie », dit-elle.

Même sentiment d’urgence du côté de l’Union des écrivaines et des écrivains du Québec, qui offrira dès jeudi une session de formation en ligne sur le harcèlement, par l’entremise de la clinique juridique Juripop.

« On a un certain nombre de dossiers en cours, confirme le directeur général de l’UNEQ, Laurent Dubois. Ça ne concerne pas toujours les éditeurs, mais plutôt l’ensemble des rapports professionnels dans le milieu littéraire. » Or, depuis quelques semaines, le nombre de plaintes à l’UNEQ a explosé, constate-t-il.

M. Dubois rappelle que l’écrivain étant payé selon les ventes qu’il réalise, il peut se retrouver à la merci de quelqu’un qui lui promet de faire mousser sa carrière, ou qui, à l’inverse, prétend pouvoir la faire échouer.

« C’est un rapport qui peut être déséquilibré, qui peut assez vite devenir vicieux », dit-il, ajoutant cependant que les personnes mal intentionnées ne représentent qu’une « infime minorité » dans le milieu. L’UNEQ souhaiterait l’adoption d’une charte qui encadrerait les rapports professionnels dans le milieu littéraire.

« Ça fait longtemps que l’UNEQ dénonce ça et agit pour essayer d’avoir des ententes collectives et des accords-cadres », dit-il.

Les langues se délient

Selon M. Dubois, « le nombre de noms qui sortent est important. Après, on constate qu’il y a des personnalités qui rassemblent » plusieurs cas.

L’UNEQ n’est cependant pas favorable pour l’instant à la mise en circulation d’une liste d’agresseurs présumés. « Nous sommes un syndicat professionnel, et l’idée qu’il puisse y avoir une liste ne nous semble pas une démarche à privilégier », dit-il, ajoutant que l’UNEQ souhaite plutôt structurer une réflexion sur la question.

Pour Isabelle Boisclair, qui a aussi fait partie du Comité égalité hommes-femmes de l’UNEQ, le monde de l’édition n’est cependant pas très différent des autres milieux de vie où des cas de harcèlement se manifestent. « Le milieu de l’édition est comme les autres milieux », dit-elle. Aucun intervenant n’a d’ailleurs constaté de changements dans les comportements au fil des générations.

C’est pour changer cette dynamique que l’ANEL souhaite voir son comité se mettre « à l’écoute du milieu du livre ». Ce dernier aura pour mission de préciser la position de l’association contre le harcèlement dans son code d’éthique tout en favorisant les échanges sur tous les aspects liés à ce sujet. L’ANEL fera également du harcèlement et des agressions un des sujets de son assemblée générale, le 10 septembre, afin de sensibiliser davantage ses membres et de proposer des actions concrètes.

« Le mouvement #MeToo / #MoiAussi a révélé que le milieu du livre n’était pas à l’abri des rapports de pouvoir qui rendent possibles des comportements d’abus de toutes sortes. Nous exprimions alors, et je le répète aujourd’hui, que l’éditeur a toujours eu un rôle d’éducation au sein de la société. Au fil des années, il a combattu la censure, les abus, les inégalités et encouragé la liberté d’expression. Ce rôle doit aujourd’hui continuer, en solidarité avec les victimes, et pour changer les comportements inadmissibles », affirme son président, Arnaud Foulon (Groupe HMH).

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9 commentaires
  • denis jeffrey - Abonné 14 juillet 2020 08 h 30

    Des suppositions délirantantes

    Ce texte rapporte des choses obscures, car on suppose des agressions, on les suggère, on dit même qu'il faudrait réglementer des interactions entre individus, mais aucun fait n'est nommé. Je reconnais dans ce type de propos l'art des Dominicains au Moyen Âge.

    • Danielle Letourneau - Abonné 14 juillet 2020 11 h 34

      Mais quand on nomme et qu'on dénonce, alors on condamne sans procès ? Notre système de justice n'est pas adapté et la plupart des agresseurs s'en tirent mieux que les victimes. Alors qu'est-ce qu'on fait ?

      Avez-vous des suggestions ?

  • Jean Thibaudeau - Abonné 14 juillet 2020 09 h 33

    Comme c'est intéressant! À passer entre les dents de ceux qui dénigrent systématiquement le mouvement #moiaussi. Il n'entraîne que des effets négatifs? Vraiment?

  • Alain Bouchez - Abonné 14 juillet 2020 10 h 41

    mccarthysme de retour?

    Voilà que les dénonciations font perdre leur emploi à des professionnels de l'art, sans jugement.. Quelque soit la véracité des faits dénoncés,
    il est insupportable de voir le lynchage et la vindicte populaire s'abattre sur ces personnes sans autre forme de procès!.. Et qui sait si les dénonciations sont toutes vérifiées?
    Plus besoin de juge ni d'avocats: je dénonce et tu perds ton emploi et ta réputation... Quelle morale!!
    triste société sans repère...

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 14 juillet 2020 11 h 33

    Réseaux asociaux, bof!

    Il y a déjà une grosse secousse que j'ai lâché TOUS les réseaux asociaux - depuis le grand public s'en est emparé -, ils ne font que capitaliser sur la chose publicitaire, et se foutent complètement de l'authentique réseautage communautaire qui devrait briller par son désintéressement. J'ai toujours pensé qu'un vrai réseau social ne pourrait être possible que sur le modèle de la coopération et de la collaboration sans aucun but lucratif.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 14 juillet 2020 14 h 36

    « Ça a (sic!) été décidé avec la nouvelle vague de dénonciations » (Isabelle Boisclair, professeur en études littéraires [!])


    Bonjour l'hiatus !