Fred Pellerin dans les marges de David Goudreault

C’est grâce à des amies communes que David Goudreault apprend que Fred Pellerin a acheté une imposante quantité d’exemplaires de son premier roman, «La bête à sa mère», afin de les distribuer au village de Saint-Élie-de-Caxton.
Photo: Photos Marie-France Coallier, Guillaume Levasseur Le Devoir / Montage Le Devoir C’est grâce à des amies communes que David Goudreault apprend que Fred Pellerin a acheté une imposante quantité d’exemplaires de son premier roman, «La bête à sa mère», afin de les distribuer au village de Saint-Élie-de-Caxton.

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste qu’au cours des derniers mois, Le Devoir raconte au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des auteurs, par-delà la littérature et la création.

En juillet dernier, David Goudreault se rendait à Saint-Élie-de-Caxton afin d’offrir au Rond Coindeux représentations de son spectacle Au bout de ta langue. À son arrivée au village, le poète s’arrête, avec sa petite famille, au bar laitier, avec l’intention de passer un coup de fil à son ami Fred Pellerin un peu plus tard dans la journée.

« Moi, je sors de chez nous en quatre roues pour m’en aller dans les trails, pis qui je vois pas ? Goudreault, qui est assis là, au bar laitier, pis qui m’appelle même pas pour me le dire ! » lance le conteur sur un ton faussement froissé. « Viens-t’en chez nous, voyons ! » De son côté de l’écran, l’auteur de Comme une odeur de muscles et de L’arracheuse de temps a le visage « bronzé comme une érablière » (dixit Goudreault), heureux résultat de quelques récentes belles journées passées à fendre du bois de chauffage et à aider une voisine à préparer son jardin.

Quelques minutes à peine après leur rencontre inopinée au comptoir de crème glacée, Fred Pellerin se plie au jeu de la photo souvenir avec quelques vacanciers, comme ça lui arrive fréquemment l’été (on le devine bien). « Et dans sa grande générosité, se souvient David, Fred me pogne par le col pis il dit aux touristes : “Prenez-le en photo, lui aussi ! C’est un grand écrivain !” »

S’écrire à la main

C’est grâce à des amies communes — la journaliste et poète Mélanie Noël, la productrice au contenu de l’émission En direct de l’univers Josée Beaudoin — que David Goudreault (Ta mort à moi, Stanké) apprend que Fred Pellerin a acheté une imposante quantité d’exemplaires de son premier roman, La bête à sa mère, afin de les distribuer au village. « Ce livre-là m’a rentré dedans comme il a rentré dedans à tout le monde. »

Les deux créateurs amorcent dès lors une relation épistolaire, par courriel, mais également à la main, grâce aux services de la bonne vieille poste. « On s’envoyait des livres aussi ! C’est Fred qui m’a fait découvrir [le romancier français] Andreï Makine. Moi, je t’ai envoyé de la poésie lesbienne anglaise ! » Fred ironise : « C’est pour ça qu’on a slaqué sur la correspondance ! Il m’ouvrait trop l’esprit. J’étais raqué de l’esprit. »

Le défenseur d’une poésie qui rejoindrait le plus grand nombre et la star incontestée de la littérature orale au Québec avaient tout pour s’entendre. « Oui, on a tous les deux ce souci-là du partage, de rendre ça accessible, dit Fred. La langue, c’est un véhicule qu’on utilise quotidiennement, c’est le véhicule de nos émotions, mais quand on l’appelle poème, roman, littérature, on dirait que ça fait peur. Mais ça reste le même véhicule. Il faut juste redonner de la pogne au monde, pour qu’ils puissent aller se chercher du frisson là-dedans. »

Jouer du troisième œil

Tant qu’à compter le conteur le plus populaire au Québec — un homme qui connaît forcément les mots — parmi ses amis, pourquoi ne pas lui demander de se mettre le nez dans son manuscrit ? C’est ce qu’ose David Goudreault lorsqu’il soumet à Fred Pellerin une version préliminaire de La bête et sa cage, le deuxième tome de sa trilogie.

« Je m’attendais à recevoir ce que moi je fais quand le monde me garroche des manuscrits : je trouve une demi-heure, je le survole et j’envoie quatre paragraphes de commentaires », lance à la blague l’écrivain depuis sa résidence de Sherbrooke. Fred Pellerin, un diplômé en littérature de l’Université du Québec à Trois-Rivières, lui renvoie plutôt un manuscrit couvert d’annotations, à chaque page, au stylo bleu. Un « vrai travail d’édition », selon Goudreault.

« C’est toujours des propositions qui peuvent faire peur, surtout que moi, je ressortais pâmé de la première Bête », explique Pellerin dans une de ces tirades à rallonge qui menace à certains moments de faire flancher Zoom. « C’est tentant de dire : “T’as pas besoin de moi, mon ami, nage.”Mais j’ai accepté de jouer du troisième œil avec toute l’insécurité qui vient avec le fait d’écrire dans les marges à Goudreault. En même temps, quand tu pratiques l’écriture toi-même, tu le sais que, si tu mets ton texte dans les mains de quelqu’un, c’est parce que t’as le goût d’en recevoir [de la rétroaction]. Ça prend pas un psychologue chaque fois que t’as un commentaire à faire sur le texte de l’autre. Ce qu’on veut, tous les deux, c’est faire un beau manuscrit, une belle histoire. Moi, je n’ai pas l’orgueil de mes idées, mais j’ai l’orgueil d’arriver à une belle affaire, et quand cette affaire-là se nourrit de plusieurs points de vue, c’est toujours payant. »

Le footing de la pyramide

Vous voulez rendre David Goudreault nerveux avant un spectacle ? Glissez-vous dans sa loge et annoncez-lui qu’un de ses amis artistes se trouve dans la salle. « J’ai réalisé avec le temps que j’écrivais beaucoup pour mes amis, confie-t-il. Ça devient tellement important de livrer un bon spectacle quand je sais qu’ils sont là. C’est pas de la vanité. C’est vouloir leur faire passer un bon moment, parce que je les aime. » Et leur redonner un peu de ce qu’ils ont pu, eux, un jour lui offrir. « Fred me reçoit à souper, mes kids trippent dans sa piscine avec ses kids ! Moi, je me dis : “Faut que je fasse un bon show, il a nourri mes kids !” »

« L’amitié est une affaire que je cultive assez ardemment », enchaîne de son côté Fred Pellerin, après quelques secondes de latence. « Je parle souvent de ma vie de village, ça a l’air d’être un concept, mais c’est surtout pour moi un mode de vie au quotidien. J’ai une vie de collectivité très intense et d’ailleurs, là [à cause des mesures de distanciation physique], c’est un manque. J’arrive à compenser d’autres façons, mais ça coupe dans l’intensité. »

J’ai réalisé avec le temps que j’écrivais beaucoup pour mes amis. Ça devient tellement important de livrer un bon spectacle quand je sais qu’ils sont là. C’est pas de la vanité. C’est vouloir leur faire passer un bon moment, parce que je les aime.

 

Ces jours-ci, Fred Pellerin planche sur un texte supposant la lecture préalable de plusieurs pages de recherche. « Je gobe tout ça, pis là, je vais faire mon bois de chauffage, je te chique cette gomme-là sans fin, pis je reviens après ma matinée de chainsaw, je prends des notes dans mon petit cahier, pis la structure de mon texte, soudainement, est toute là. Pis l’histoire de Baba Gilles, avec qui je vais au bois pis qui me conte qu’il s’est chicané avec le guichet automatique, va peut-être se trouver un chemin là-dedans. »

Cet article, en résumé, c’est l’histoire de deux gars qui ne pourraient se passer des autres. Le mot de la fin à Fred Pellerin : « L’amitié est une affaire nécessaire à la vie. Je mets ça dans le footing de la pyramide de Maslow. C’est l’amitié qui tient le building. »