Le roman du confinement d’Antoine Charbonneau-Demers

Qu’est-ce que cela signifie, réussir sa vie? La question, grave, traverse en filigrane chacun des chapitres du livre d’Antoine Charbonneau-Demers.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Qu’est-ce que cela signifie, réussir sa vie? La question, grave, traverse en filigrane chacun des chapitres du livre d’Antoine Charbonneau-Demers.

La crise du coronavirus ne fait-elle ressortir que le meilleur de nous-mêmes ? C’est compliqué, pourrait-on répondre après avoir terminé Daddy, troisième roman d’Antoine Charbonneau-Demers, créé dans l’urgence étrange du début de notre confinement collectif, en seulement deux semaines, à coups de séances de dix heures d’écriture par jour.

Un roman qu’il souhaitait pouvoir faire lire « presque en temps réel », d’où sa sortie en version numérique, sur le Web, sans le concours de sa maison d’édition habituelle (VLB).

« Maintenant que nous sommes en quarantaine, je me suis dit : bon, ça y est, les écrivains vont se mettre à écrire. Leurs livres sortiront bientôt et ça va être du génie. C’est dans l’esprit de compétition que je me dépêche à écrire ce livre. Je veux tirer mon épingle du jeu. Je suis jaloux du succès de mes pairs et je ne suis jamais content pour eux », avoue d’emblée son narrateur, comme pour expier l’indignité de ses intentions, et ne surtout pas déguiser la petitesse de ses ambitions, ici érigées en symboles de notre incapacité à nous élever au-dessus de nos ego voraces, même à l’heure d’une pandémie mondiale.

À l’instar de plusieurs autres auteurs, Antoine Charbonneau-Demers a vu la publication d’un livre (un roman jeunesse) repoussé à l’automne, pour les raisons que vous savez.

« C’est comme si tout à coup, je n’avais plus rien devant moi, je n’étais plus dans l’urgence de rien. Et c’est tant mieux, parce que ça nous permet de revoir notre façon de vivre, de voir la performance, la productivité. Mais on dirait que malgré tout, j’arrivais pas à croire que ça allait changer pour le mieux. “Il va y avoir bientôt un genre de compétition littéraire et il va falloir que j’aie quelque chose à montrer, sinon, je vais passer à côté”, c’est ça que j’arrêtais pas de me répéter. »

Antoine Charbonneau-Demers offre ces confidences sur un ton mi-amusé, mi-honteux, à la fois conscient qu’il ne laisse pas transparaître ce qu’il y a de plus beau chez lui, mais qu’il n’est sans doute pas le seul à être assailli ces jours-ci par de telles angoisses.

« En même temps, c’est ça que j’essaie de dénoncer : ce n’est pas sain d’être dans cet esprit de compétition, surtout pas maintenant. Faut arrêter ça. » Longue pause. « Mais j’ai comme pas pu m’empêcher d’écrire et de publier le livre. »

Toute la vérité

Daddy marque par ailleurs, pour Antoine Charbonneau-Demers, le début d’un rapport nouveau à la fiction et au réel. Alors que Coco (VLB, 2016) épousait le ton d’une fable sur la cruauté larvée d’une relation mentor-élève, et que Good Boy (VLB, 2018) faisait apparaître la chanteuse Rihanna en archange plus ou moins protecteur au cœur du récit de la découverte fascinée de Montréal par un jeune Abitibien, Daddy revendique d’entrée de jeu son appartenance à la vraie vie de celui qui le signe.

« J’ai décidé de ne plus écrire de fiction. J’ai pris cette décision au mois d’août 2018, après qu’un garçon dont j’étais amoureux m’a dit que ça se voyait dans mes romans quand c’était vrai, et quand c’était de l’invention », fait valoir le Antoine de Daddy, ensorcelé par une citation (un peu traficotée) de Christine Angot que lui envoie un ami. « La littérature se cache souvent là où il n’y en a pas. »

Si tel est le cas, la littérature, dans Daddy, se cache dans la description détaillée des relations sexuelles d’un jeune homme avec son amant au gigantesque pénis (et dans l’exploration du fossé entre le désir de l’alter ego de l’écrivain, qui ne veut que du sexe, et celui de cet amant, qui tombe amoureux).

Daddy relève aussi à certains égards du commentaire critique que livre un jeune auteur au sujet de ses deux premiers romans. Antoine Charbonneau-Demers réfléchit notamment à la fascination de son père pour son œuvre, à son dégoût pour son métier de comédien, ainsi qu’à la relative monotonie de la vie littéraire québécoise, en comparaison avec la vie littéraire française (il remportait en 2019 le Prix du jeune écrivain au Salon du livre de Paris).

Pourquoi ainsi souligner, et resouligner, la vérité de ce que Daddy raconte ? « J’étais frustré qu’on me dise que j’avais des bonnes idées, que c’était flyé, déjanté ce que j’écris, quand ce que je veux, c’est qu’on me croie, confie au téléphone le natif de Rouyn-Noranda. Je sais que j’écris avec beaucoup d’humour, mais des fois, les lecteurs ne voyaient que l’humour, alors que je racontais une tragédie. Ne plus être dans la fiction, pour moi, c’est faire confiance. Si je raconte mon histoire avec assez d’honnêteté, assez de justesse, ça va résonner chez quelqu’un. Pas besoin de faire un geste littéraire en plus, comme je le faisais avant, en créant des personnages, en ajoutant quelque chose. C’est peut-être plus puissant quand on fait juste s’assurer qu’on est sincère. »

Tout va trop vite

Qu’est-ce que cela signifie, réussir sa vie ? La question, grave, traverse en filigrane chacun des chapitres de Daddy. S’agit-il bel et bien de triompher en France, comme Antoine Charbonneau-Demers le rêve depuis l’enfance, ou plutôt d’embrasser la vie rangée d’un couple stable, comme son double l’imagine en conclusion, dans la seule portion de ce roman versant résolument du côté de la fiction ?

« C’est comme si, toute ma vie, j’avais refusé ça, l’amour, les relations de couple, l’abandon et là, on est confinés chez nous, en crise, on ne sait pas combien de temps ça va durer. Ça remet les choses en perspective, explique notre interlocuteur au bout du fil. Est-ce que j’aurais dû m’abandonner plus, me montrer plus vulnérable face à des sentiments ? C’est comme si, à la fin du roman, je flanchais : tant pis pour toutes mes ambitions, je ne veux plus bâtir un empire, je veux juste être bien. »

Le 27 mars dernier, le grand-père d’Antoine Charbonneau-Demers, âgé de 83 ans, mourait à la suite de complications liées à la COVID-19. « Le soir où il a été hospitalisé, ma cousine m’a texté pour m’annoncer la nouvelle, se souvient son petit-fils. Tout ce que mon grand-père avait pu dire, c’est : “Tout va trop vite.” »

« Est-ce que c’est de ma faute ? se demande quant à lui le narrateur endeuillé de Daddy. Je l’ai visité il y a quatorze jours exactement. Moi, je suis là, je ne pense qu’à sortir mon livre au plus vite. Je n’entends pas les sages paroles de mon grand-père. C’est la faute des gens comme moi si tout va trop vite. » Ça va bien aller, que vous disiez ?


Daddy

Les scènes charnelles sont nombreuses, et explicites, dans Daddy et pourtant, son impudeur se situe ailleurs. C’est l’ego qui, en premier lieu, souffre des conséquences du confinement sur notre petit théâtre social, avoue avec beaucoup de courage son auteur, qui aimerait avoir la force de ne pas céder à sa crainte d’être oublié, mais qui n’y parvient tout simplement pas. Bien que publié en ligne, sans maison d’édition, ce court roman foudroyant confirme l’avènement d’un Antoine Charbonneau-Demers nouveau, désormais moins préoccupé par la joliesse ou l’originalité de ce qu’il écrit que par l’impact de ce qu’il raconte. Si plusieurs chapitres de Daddy tordent à ce point le ventre, c’est bien parce qu’ils nomment avec précision ce conflit éternel entre le désir égocentrique de goûter à tout ce que la vie offre, sans penser aux effets délétères que cette insatiabilité pourrait avoir sur notre santé ou sur les autres, et celui de tout simplement mener une vie bonne et douce. Antoine Charbonneau-Demers n’est certainement pas le premier à faire mine de parler de sexe pour mieux parler de sa peur de la mort, mais il aura été le premier à le faire à la lumière des circonstances qui sont les nôtres.

Daddy

★★★★

Antoine Charbonneau-Demers, 2020, 91 pages, disponible à gumroad.com