Scotch Tape

Photo: Ben Birchall PA via Associated Press

Je me lève

en pleine nuit

pour prendre

ma température

Je sors mon

thermomètre

Je me cache dans

les toilettes

pour ne pas réveiller ma blonde

Je ne veux pas qu’elle entende

le biiip biiiip biiip biiip

Si le thermomètre affiche

au-dessus de 37,0

Je capote

Je capote même si c’est normal

bip

Mon cœur débat

bip

Je suis sûr que c’est à cause

des muffins aux carottes

de ma blonde

bip

De la fenêtre de mon bureau

Je compte huit lumières dehors

Je ne connais pas la distance

des lumières

ni celle de ma chaise

d’ordinateur

Si je lève mes pieds

ma chaise n’existe plus

Je laisse une craque ouverte

dans la fenêtre

Ça laisse passer un vent

que je connais

Un vent de printemps

Un vent d’adolescence

Un vent

du dégel

de la bouette

des flaques d’eau

des bières dans le parc

des partys dans une cour

de banlieue

de mes amis que je ne vois plus

que je ne peux plus voir

que je ne voyais déjà pas

beaucoup

de mon filleul

qui me donne des becs

sur FaceTime

et qui ne veut pas en donner

à son père

des fous rires à distance

du point de presse à 13 h

d’un mal de gorge stressant

des asperges que je savonne

une demi-heure

pour ne pas mourir

de la température du vent

du vent que je ne contrôle pas

du vent que personne ne contrôle

des oiseaux dans le ciel

des corps flottants dans

ma vision

de la mouette que je pensais

avoir vue

mais qui n’existe pas

de ma chaise d’ordinateur

dans l’arbre

des corps flottants

en forme d’excuses

de parasols

de l’été le plus silencieux

du monde

de mes parents

que je vois seulement

quand ils me livrent

mon épicerie

des rares avions que je vois

dans le ciel

des avions que j’attrape

du bout des doigts

des avions que je mets

au congélateur

pour quatorze jours

des bip

des OK j’ai pas de fièvre

des soupers aux sandwichs

du ménage

des sautes d’humeur

des milliers de chars

qu’on voit passer

chaque jour sur Notre-Dame

en priant pour que ce soit juste

des infirmiers ou des caissières

de dépanneur

de je ne sais pas

de je ne sais rien

de je ne me souviens plus

de la dernière poignée de main

que j’ai donnée

de la dernière accolade

des becs sur les joues

des OK bye on se revoit bientôt

de l’arc-en-ciel

que je pensais avoir vu

dans le ciel

mais qui n’existe pas

de ma blonde qui m’emmène

voir les dessins scotchés

dans les fenêtres du quartier

de ceux-là

de tous ceux-là

ceux-là ils existent

ceux-là ils ne partent pas

ceux-là

on peut les voir

même la nuit.

Jean-Christophe Réhel

Collaborateur Le Devoir