«Deux et demie»: la vie dedans soi

Carolanne Foucher emprunte à d’autres genres que la poésie ses outils littéraires les plus efficaces.
David Mendoza Carolanne Foucher emprunte à d’autres genres que la poésie ses outils littéraires les plus efficaces.

Tout est question de contexte, comme on dit. L’exiguïté d’un deux-et-demie peut contenir un vaste univers, lorsque les deux bonnes personnes l’habitent. Mais le même appartement peut aussi rapidement ressembler à une cellule de prison, lorsque la personne qui se trouve à vos côtés s’éprend d’une certaine routine, ce tue-l’amour plus puissant que du Raid sur des fourmis.

« Ressortir avec son chum du secondaire à l’âge adulte / c’est vraiment // a. spécial / b. impossible / c. inattendu / d. heureux », se demande la narratrice de Deux et demie, premier recueil de poésie narrative de la comédienne Carolanne Foucher. « e. toutes ces réponses », répond à sa propre question la jeune femme (répondant également au prénom Carolanne), qui n’en revient juste pas de sa chance, sans parvenir à ne pas s’inquiéter de l’espérance de vie de cette relation inespérée. Les douceurs de ces séances répétées de « Netflix and chill » présagent-elles l’agonie prématurée de l’envie de se sauter dessus ? : « ça fait vingt jours en ligne que chaque soir on se rejoint / devant un écran d’ordi dans mon lit / pour écouter The Office // c’est le fun / ça fait peur un peu ? »

C’est donc moins à sublimer le quotidien d’un amour chambranlant qu’à simplement le décrire que travaille Carolanne Foucher, par le biais d’une langue appartenant parfois (ironiquement) à la psycho-pop, mais surtout à l’oralité et à la nostalgie d’une enfance sans soucis. La diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Québec emprunte cependant à d’autres genres que la poésie ses outils littéraires les plus efficaces (nommément le personnage et le dialogue) — Sophie, l’amie-serveuse pas barrée à quarante, vole la vedette de chacune des pages sur lesquelles elle apparaît.

Comme toutes les œuvres façonnées à même le banal, Deux et demie ne peut qu’être constamment guettée par une certaine trivialité, au-dessus de laquelle la poète arrive la plupart du temps à s’élever grâce à son humour infatigable et à cette sorte d’irrévérence (moins étonnante qu’elle l’a déjà été) consistant à placer dans un poème des éléments a priori pas spécialement poétiques (comme le mode d’emploi d’un test de grossesse).

Ce n’est que dans sa seconde partie, au moment où le titre de ce recueil (Deux et demie) révèle son double sens et que sa narratrice tente de nommer la relation à la fois inexistante et indéniable la liant au fœtus qu’elle porte, que ce livre quitte pour de bon son sympathique registre comico-tragique : « j’ai créé une bombe artisanale / sans avoir l’argent pour un hochet ».

Bien que sans ménager les détails, Carolanne Foucher s’interdit judicieusement le pathos, tout en décrivant pour vrai ce que l’expérience de la grossesse, et de l’avortement, peut transformer chez une femme.

« aujourd’hui / il pleut pis il fait soleil / en même temps », écrit-elle en conclusion, résumant par le fait même un des sentiments mélangés les plus caractéristiques de la vie adulte, dans laquelle on n’entre jamais vraiment avant d’avoir vécu cette première perte, celle qui nous reste en mémoire longtemps, mais qui, avec un peu de chance, n’abolit pas la possibilité d’avoir un jour envie d’inviter à nouveau quelqu’un à partager son chez-soi.

Deux et demie

★★★

Carolanne Foucher, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2020, 120 pages