«Le pays des autres»: choc des cultures

Le livre de Leïla Slimani s’amorce avec le réveil nationaliste marocain et les luttes de l’ombre contre la puissance coloniale française, la lente émancipation des femmes et les tensions entre modernité et tradition.
Photo: Valérie Macon Agence France-Presse Le livre de Leïla Slimani s’amorce avec le réveil nationaliste marocain et les luttes de l’ombre contre la puissance coloniale française, la lente émancipation des femmes et les tensions entre modernité et tradition.

Lorsqu’elle pose les yeux pour la première fois sur la terre isolée et rocailleuse du nord du Maroc où elle avait suivi son mari, Mathilde, une grande blonde alsacienne aux yeux verts, comprend que le voyage ne fait que commencer.

« D’une voix glacée, les yeux fixés sur le sol en granito, il affirma : “Ici, c’est comme ça.” Cette phrase, elle l’entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. »

Née en 1981 à Meknès, au Maroc, mais installée en France depuis ses 18 ans, Leïla Slimani a reçu le prix Goncourt en 2016 pour son deuxième roman, Chanson douce (Gallimard), histoire anxiogène d’une nounou qui a assassiné les deux enfants qu’elle avait à sa charge, où elle explorait d’une manière fine et originale les rapports de domination sociale et économique. Le livre a fait l’objet d’une adaptation au cinéma fin 2019.

Son premier roman, Dans le jardin de l’ogre (Gallimard, 2014), faisait le portrait cru d’une femme esclave de sa libido insatiable, tout en posant au passage la question de l’amour maternel — un motif récurrent chez elle, même en arrière-plan. Avec Sexe et mensonges. La vie sexuelle au Maroc (Les Arènes, 2017), qui rassemblait des témoignages de femmes et d’hommes, l’ancienne journaliste (notamment à Jeune Afrique), interrogeait les contradictions de la société marocaine.

Autant de combats pour la liberté des mœurs et contre les obscurantismes, quels qu’ils soient. Des préoccupations qui s’incarnent aujourd’hui, à l’évidence, dans Le pays des autres. La guerre, la guerre, la guerre, première partie d’un triptyque qui s’amorce avec le réveil nationaliste marocain et les luttes de l’ombre contre la puissance coloniale française, la lente émancipation des femmes, les tensions entre modernité et tradition.

Mathilde, l’héroïne du Pays des autres, jeune Alsacienne tombée sous le charme d’Amine — qu’elle dépassait d’une tête —, un Marocain engagé volontaire dans l’armée coloniale, rencontré en 1944 près de Mulhouse. À la Libération, très amoureux, ils se marient et elle va accepter de le suivre au Maroc avec le projet d’aller s’installer sur le domaine qu’Amine avait hérité de son père, à 25 kilomètres de Meknès. « Il avait lu que le Maroc allait devenir comme la Californie, cet État américain plein de soleil et d’orangers, où les agriculteurs étaient millionnaires. »

Passeport garanti pour un véritable choc des cultures, de toutes les cultures, pour ce « couple étrange » et métissé. Un couple marqué au fer rouge par l’inversion de la logique coloniale, en proie aux jalousies et aux ragots, que les amoureux se promènent dans la partie européenne de Meknès ou dans sa vieille médina.

De 1947 à 1955, 10 années charnières pour le Maroc, entre la rage et l’amertume, malgré ses deux enfants, Mathilde est parfois rongée par le mal du pays, engluée dans la nostalgie de la France, la longueur des jours et dans son immense solitude. Elle qui était « passée de la maison de son père à la maison de son mari », avec l’impression en son exil de n’avoir rien gagné en matière de liberté.

« Elle tenta de lui faire comprendre ce que c’était de vivre dans un monde où elle n’avait pas de place, un monde régi par des règles injustes et révoltantes, où les hommes ne rendent jamais de comptes, où l’on n’a pas le droit de pleurer pour un mot blessant. »

Déchiré lui-même entre deux mondes, pris entre sa fidélité envers la France — pays ayant fait de lui un héros et patrie de la femme qu’il aime — et son appartenance à sa terre natale, Amine est écartelé entre traditions et modernité.

« Dans les lettres qu’elle écrivait à sa sœur, Mathilde mentait. Elle prétendait que sa vie ressemblait aux romans de Karen Blixen, d’Alexandra David-Néel, de Pearl Buck. » Alors que le nationalisme marocain s’éveille, la tension monte, même au sein du couple.

La complexité se manifeste aussi à travers les personnages secondaires, tel Mourad, un ancien compagnon d’armes d’Amine engagé comme contremaître de la ferme, ballotté entre désirs et fatalisme.

« La vérité, c’est qu’il n’avait pas eu le choix. Quand les Français avaient débarqué dans son village, à quatre-vingts kilomètres de Meknès, ils avaient rassemblé les hommes et exclu les vieillards, les enfants et les malades. Aux autres, ils avaient indiqué l’arrière d’un camion : “C’est la guerre ou la prison.” Alors Mourad avait fait la guerre. Et jamais il ne lui était venu à l’esprit que la cellule d’une prison aurait été un abri plus confortable, plus sûr, que les champs de bataille du pays enneigé. »

Entre l’intime et le politique, dans Le pays des autres, Leïla Slimani retourne toutes les pierres : nationalisme, religion, sexualité, féminisme, agriculture. Et la puissance de la description de la vie quotidienne dans le Maroc des années 1950, alors sous protectorat français, nous captive.

Au moyen d’une riche galerie de personnages féminins marquants, Leïla Slimani aborde aussi de front la condition des femmes — ici doublement colonisées, à travers le joug français et celui des hommes. Avec leurs aspirations et leurs désirs entravés, leurs joies et leurs peines. Face à des sujets aussi polarisants, la romancière a réussi le tour de force de résister à tout manichéisme.

Une trajectoire à fleur de peau, passionnante et cruelle, servie par un souffle narratif indéniable.

Confinée critiquée

Réfugiée avec ses enfants dans sa maison de campagne, en pleine pandémie de COVID-19, Leïla Slimani tient pour le quotidien Le Monde, le temps que dureront les mesures de restriction des déplacements, un « Journal du confinement » qui paraît tous les deux ou trois jours. Dès le premier billet, le 18 mars, les réseaux sociaux se sont enflammés. Moquée, dénigrée, clouée au pilori de sa condition de grande bourgeoise, soi-disant indécente et déconnectée de la réalité, lisant bien à l’abri La belle au bois dormant à ses enfants tandis que des gens meurent. Des réactions d’une violence inouïe, aussi promptes que démesurées (même au Québec), dont on peut s’interroger quant aux motivations réelles. Comparant ainsi l’accueil fait au journal de l’écrivaine franco-marocaine avec celui de Wajdi Mouawad, un texte du webzine culturel français Zone Critique (« Slimani – Mouawad : le sexisme déconfiné ») n’hésite pas, pour sa part, à évoquer la misogynie. À vous de juger.

Le pays des autres

★★★★

Leïla Slimani, Gallimard, Paris, 2020, 368 pages